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Les corps hantés


 
À l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre le sida, le 1er décembre, InfosNation vous présente “Les Corps hantés”, un récit tiré d’une histoire vraie, mis en scène par Raphaël Théoma Daniel.
 
 
La scène se déroule quelque part dans un quartier de la capitale.
Il est 23 h 45, bientôt minuit.
 
Les deux premières sentinelles chargées de protéger la maison hurlèrent, criblées de balles. Manou, réveillée par le silence soudain des chiens, comprit que quelque chose d’anormal se produisait. Dans la chambre, elle observa ses deux filles, âgées de 7 et 10 ans. Doucement, elle les réveilla. Elle n’eut pas le temps de les cacher : la porte de la chambre fut violemment défoncée.
 
Plusieurs jeunes hommes armés pénétrèrent dans la pièce. L’un d’eux ordonna :
-Dezabiye yo.
 
Instinctivement, Manou tenta de les protéger. Elle fut projetée contre le mur sous la violence d’une gifle. Malgré tout, elle revint à la charge, implorant ses agresseurs :
-Se de timoun yo ye, nou mèt pran m pito…
 
Nouvelles gifles. Le chef ricana :
-Sa w te konprann ? Se nou tout ki ap pase. Epi fèmen djòl ou la, twòp pale.
 
Ils étaient six.
 
Les deux enfants tentèrent en vain de se défaire de l’étreinte des cinq autres qui leur arrachaient leurs petites chemises de nuit.
À bout d’arguments, Manou implora son dieu, pria ses bourreaux :
-Tanpri souple, papa m yo, ba yo yon ti chans, yo te ka ti sè nou…
 
Encore des gifles. Un filet de sang s’échappa de ses lèvres.
-Fèmen djòl ou !
 
Malgré tout, elle insista :
-Epi tou… yo malad. Kò yo pa bon…
 
L’un d’eux répondit froidement :
-Si se pou sa, pa bay tèt ou pwoblèm, nou tout ki la malad.
 
Écœurant.
 
Les deux fillettes poussèrent en même temps de longs cris de souffrance au moment où le sang gicla de la tête de Manou, une balle éclata sa cervelle. Elle tentait encore d’arracher ses filles des mains de leurs agresseurs lorsqu’elle s’effondra sous leur poids.
 
Deux jours plus tard, une odeur insupportable attira des curieux. On découvrit l’horreur.
 
Les deux fillettes furent prises en charge et traitées. Elles vivent aujourd’hui dans l’angoisse après l’annonce de la coupure de l’aide américaine aux personnes vivant avec le VIH.
 
 
Un drame.
Des corps hantés.
Une mémoire qui accuse.
 

Raphaël Théoma Daniel