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Lancement de la Rubrique « Espace Sciences et Société » d’InfosNation

Par Quetya Aubin

Dans un contexte haïtien marqué par des défis socio-économiques et environnementaux exacerbés, où la science pourrait pourtant être un levier décisif de résilience et de développement, le média InfosNation affirme l’une de ses missions essentielles en lançant la rubrique « Espace Sciences et Société ». Née de l’urgence d’informer, d’inspirer et d’instruire, cette initiative s’inscrit dans la mission originelle d’InfosNation : promouvoir un journalisme engagé au service des haïtiens et des haïtiennes, particulièrement de la jeunesse. Elle ambitionne de devenir une plateforme nationale d’opinions et de débats citoyens, dédiée à l’interface entre science, société et politique, pour transformer les avancées scientifiques en outils concrets de progrès collectif.

La nécessité impérative d’une interface Science-Société en Haïti

La création de cette rubrique répond à un vide structurel persistant dans le paysage scientifique haïtien, où le champ scientifique reste embryonnaire et largement dépendant des dynamiques externes. Comme l’observe Alain Gilles dans son analyse sur l’État et la constitution d’un champ scientifique, « le champ scientifique haïtien, si tant est qu’il en existe un, n’attire presque personne », les rares compétences formées à l’étranger migrent souvent vers les champs politique ou économique, au détriment d’une autonomie nationale (Gilles, 1998).

Cette situation, qualifiée de « science coloniale » persistante, est aggravée par l’absence d’un État médiateur efficace : « Les champs politique et scientifique ont toujours maintenu entre eux des liens médiatisés par le pouvoir politique, dont l’État est la cristallisation […] Pourtant, comme l’a souligné C. S. Jha (1985 : 76), « les pays du Tiers-Monde [doivent être] pleinement conscients du fait que l’absence d’une expansion de l’éducation en matière de sciences et de technologie […] ne leur permettra même pas d’adopter les technologies élaborées ailleurs » » (Gilles, 1998).

En Haïti, cette défaillance étatique perpétue un sous-développement scientifique, avec une production limitée à 883 articles publiés entre 1900 et 2017, majoritairement en co-publication internationale, et un financement public quasi nul (Emmanuel et al., 2020). Ce constat est corroboré par l’état des lieux de la recherche au sein des Institutions d’Enseignement Supérieur (IES) haïtiennes, où Emmanuel et al. (2020) soulignent un « sous-financement chronique » et une « faible organisation des unités de recherche », avec seulement 24 laboratoires actifs dans les principales universités (UEH, UniQ, INUKA), couvrant des thématiques essentielles comme l’eau, l’environnement et la santé, mais sans intégration dans les politiques publiques. Les auteurs recommandent explicitement « d’augmenter le financement et les politiques », en allouant un pourcentage du PIB à la recherche et en créant une agence nationale, pour transformer ces potentiels en impacts sociétaux tangibles (Emmanuel et al., 2020, p. 45).

De même, Dubique et al. (2020) identifient les défis structurels : « La construction des champs scientifiques haïtiens demeure une question ouverte, dont la solution se heurte premièrement à l’absence du cadre légal définissant le fonctionnement du métier d’enseignant-chercheur en Haïti, deuxièmement au manque de ressources humaines qualifiées […] et troisièmement à l’inexistence d’une structure qui prendrait la direction d’un mouvement scientifique poursuivant des objectifs sur les plans culturel, institutionnel et politique » (Dubique et al., 2020, p. 12). La diaspora scientifique, riche en compétences, pourrait combler ce vide, mais son intégration reste marginale, freinée par l’absence d’une interface dédiée. C’est ici que la culture scientifique de base émerge comme un remède essentiel.

Dans le Rapport mondial sur la science de l’UNESCO (1996), Francisco J. Ayala définit cette culture comme « l’ensemble des connaissances et des compétences que tout individu doit posséder pour comprendre et apprécier les concepts scientifiques fondamentaux et leur impact sur la vie quotidienne », insistant sur son rôle dans la « prise de décisions informées » et l’« engagement civique » (Ayala, 1996, p. 7). Pour Ayala, elle est « un pilier pour une société informée, engagée et capable de progresser de manière responsable dans un monde dominé par la science et la technologie » (Ayala, 1996, p. 10).

En Haïti, où l’alphabétisation scientifique reste faible et les inégalités d’accès criantes, une telle culture n’est pas un luxe, mais une nécessité pour démocratiser le savoir et ancrer la science dans le débat public. Cette rubrique s’aligne parfaitement sur la mission de Haïti Sciences et Société (HaSci-So), dont le préambule des statuts affirme l’ambition de devenir « l’interface Science-Société en Haïti, en renforçant l’esprit d’enquête conformément à l’éthique républicaine » (HaSci-So, 2024). Lancée le 7 juillet 2024, HaSci-So vise à « promouvoir une culture scientifique de base et des partenariats équitables », en reliant chercheurs, société civile et décideurs, pour contrer l’isolement de la science haïtienne (HaSci-So, 2024).

InfosNation, en tant que média jeune et dynamique, prolonge cette vision en offrant un espace inclusif, particulièrement pour la jeunesse, afin de forger une « relation science-politique » forte, comme préconisée par Gilles : « Pour la constitution d’un champ scientifique en Haïti, il faudrait regarder tant du côté de la société que de celui de l’État […] [via] la création d’une Association haïtienne pour l’avancement des sciences qui prendrait la direction d’un mouvement scientifique » (Gilles, 1998).

Objectifs et modalités de la Rubrique

L’« Espace Sciences et Société » se veut un pont vivant entre les chercheurs, leurs publications et la société haïtienne. Ses objectifs sont clairs :

• Promouvoir la culture scientifique de base et l’alphabétisation fonctionnelle : En vulgarisant les avancées pour un public large, inspirés par Ayala (1996);

• Favoriser le partenariat scientifique équitable et la diplomatie scientifique : En intégrant la diaspora, comme le suggère Dubique et al. (2020), pour des collaborations transfrontalières;

• Intégrer la science dans les politiques publiques : En débattant de son rôle dans la résilience climatique, l’agriculture durable et l’innovation sociale, aligné sur les recommandations d’Emmanuel et al. (2020);

• Stimuler un débat citoyen instructif : Centré sur les sciences, l’innovation et la technique au service des Haïtiens, avec un focus sur la jeunesse, pour inspirer l’entrepreneuriat scientifique. Pour y parvenir, les chroniqueurs mobiliseront les outils du journalisme scientifique (enquêtes factuelles), de la médiation scientifique (dialogues interdisciplinaires) et de la vulgarisation scientifique (langage accessible, multimédia).

Chaque contribution, articles d’opinion, interviews de chercheurs, analyses de publications, servira de vecteur pour diffuser les travaux des IES, en exigeant, par exemple, des résumés en créole haïtien, comme proposé par Emmanuel et al. (2020). La rubrique organisera des séries thématiques (ex. : « Science et Résilience Climatique ») et des appels à contributions anonymes, pour un débat inclusif et anonyme.

Conclusion : Un appel à l’engagement collectif

La rubrique « Espace Sciences et Société » n’est pas seulement une innovation médiatique ; c’est un acte de citoyenneté républicaine, écho à l’esprit d’enquête prôné par HaSci-So et aux appels urgents de Gilles, Ayala, Dubique et Emmanuel pour une science ancrée dans la société. En ce 30 octobre 2025, alors qu’Haïti affronte des crises multiples, cette plateforme peut catalyser un mouvement : informer pour transformer, inspirer pour innover, instruire pour légiférer. InfosNation invite chercheurs, journalistes, militants et jeunes à contribuer anonymement ou ouvertement. Ensemble, construisons le pont vers une Haïti scientifique et solidaire. Avec engagement et gratitude.

Références bibliographiques

Ayala, F. J. (1996). La culture scientifique de base. Dans UNESCO, Rapport mondial sur la science (pp. 7-12). UNESCO. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000102930_fre Dubique, V., et al. (2020). Constitution des champs scientifiques en Haïti : Quel pourrait-être l’apport des intellectuels vivant à l’extérieur du pays ?_HAL. https://hal.science/hal-02982716v1/document Emmanuel, E., et al. (2020). État des lieux de la recherche au sein des IES. CORPUHA. https://hal.science/hal-02963603/document Gilles, A. (1998). L’État et la constitution d’un champ scientifique. CONJONCTION, La Revue Franco-Haïtienne de l’Institut Français d’Haïti, no 203, 1998, pp. 89-96. HaSci-So. (2024). Préambule des statuts de Haïti Sciences et Société (HaSci-So). Les Brèves de HaSci-So. https://hasciso.wordpress.com/ (basé sur le lancement et mission décrits dans les documents fondateurs)

Quetya AUBIN

Pôle Haïti-Antilles, Haïti Sciences et Société (Ha-Sci-So)

Équipe des Partenaires Scientifiques pour la Communication de la Recherche (E-PSi-CoRe)

 

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