3 questions à Louis Naud Pierre, sociologue
Le sociologue Louis Naud Pierre décrypte les stratégies de survie d’une génération prise en étau entre l’absence de l’État et la montée des gangs. Ils ont entre 15 et 25 ans. Ils grandissent à Port-au-Prince dans des quartiers où les gangs font la loi, où les écoles ferment sous la pression des armes, où trouver de l’eau potable peut coûter la vie. Comment survivent-ils ? Comment résistent-ils ? Le sociologue haïtien Louis Naud Pierre, spécialiste des dynamiques sociales et des inégalités urbaines en Haïti, répond sans détour.
Les jeunes haïtiens sont à la fois victimes et acteurs de la violence. Comment l’expliquer ?
Ce n’est pas un paradoxe, c’est la logique cruelle d’un abandon structurel. Un jeune de 16 ans qui grandit à Cité Soleil ou à Martissant n’a pas face à lui un éventail de choix. Il a face à lui un mur. L’école est fermée ou inaccessible. Et l’État, dans sa dimension protectrice et redistributive, est absent depuis si longtemps qu’il est devenu une abstraction.
Dans ce vide, le gang n’est pas perçu comme une menace extérieure. Il est perçu comme une ressource. Il offre un revenu, une identité, une protection, parfois même une forme de reconnaissance sociale. Quand la société légitime ne propose rien, la société parallèle propose tout. Ces jeunes ne choisissent pas la violence par nature. Ils choisissent la survie dans les conditions qu’on leur a imposées.
Pour ceux qui refusent les gangs, et ils sont nombreux, comment survivent-ils concrètement ?
Pratiquement, il y a trois niveaux de stratégie dans leur mode de résistance. Premièrement, ils développent ce que j’appelle une géographie de l’esquive. Ils agissent de façon personnelle et se laissent guider par une sorte de cartographie mentale. Ils connaissent leur quartier mètre par mètre : quelle rue est contrôlée par quel groupe, à quelle heure un carrefour devient dangereux, quel visage il faut saluer sans s’arrêter. C’est une cartographie mentale permanente, épuisante, qui mobilise une énergie considérable chaque jour.
Deuxièmement, il y a la stratégie de regroupement à travers les réseaux sociaux qui consiste à se soutenir mutuellement. Avec ces mécanismes, ils échangent des informations pouvant augmenter leur vigilance. Troisièmement, il y a les réseaux informels de solidarité : les voisins préviennent, les femmes du marché informent, les pasteurs servent de médiateurs. La survie en Haïti aujourd’hui est fondamentalement collective. Celui qui est seul est en danger.
Mais cette résistance ordinaire a un coût psychologique immense. Ces jeunes vivent dans un état de vigilance permanent qui ressemble cliniquement à un stress post-traumatique chronique, sauf qu’il n’est pas post. Le trauma est en cours.
Reste-t-il des espaces d’espoir ? Des leviers pour reconstruire ?
Oui, et il est important de le dire. Réduire Haïti à son chaos, c’est aussi une forme de violence symbolique.
Il existe une jeunesse haïtienne d’une vitalité remarquable, qui crée, qui documente, qui résiste culturellement. Les artistes, les rappeurs, les journalistes citoyens qui filment avec leur téléphone ce que personne d’autre ne filme. Les jeunes femmes qui tiennent des tontines, des jardins communautaires, des écoles de quartier dans des conditions inimaginables ailleurs.
Le levier, si levier il y a, c’est eux. Pas les institutions internationales qui arrivent avec des projets pensés ailleurs. Ce qu’il faut, c’est une politique qui leur fasse confiance. Qui investisse dans leurs initiatives. Qui les écoute avant de décider pour eux.
Haïti ne manque pas d’intelligence ni de courage. Elle manque de conditions pour que cette intelligence et ce courage puissent se déployer, sans risquer la mort.
L’État haïtien ne peut continuer à se soustraire à ses responsabilités fondamentales sans que cela soit nommé pour ce que c’est : une faute politique. Chaque jeune livré à lui-même dans un quartier sous contrôle de gang est le résultat d’un choix, ou plutôt d’une série de non-choix, de la part de ceux qui gouvernent. Car un jeune a besoin d’autorités pour se construire : le parent qui pose un cadre, l’école qui exige et structure, l’État qui protège et incarne la loi. Or ces trois piliers vacillent en même temps. Trop de parents, épuisés ou absents, ont abandonné leur rôle éducatif. L’école, sous pression de toutes parts, a progressivement relâché ses exigences envers les élèves. Et l’État peine à rétablir une autorité qu’il n’a jamais vraiment exercée de façon équitable sur l’ensemble du territoire. Quand toutes les figures d’autorité se dérobent simultanément, le vide qui s’installe n’est jamais neutre. Il est toujours comblé par : la rue, le gang ou celui qui tient une arme et propose une identité. La reconstruction d’Haïti passera nécessairement par la restauration de ces autorités légitimes, à chaque échelle de la société.
Louis Naud Pierre est sociologue haïtien, chercheur spécialisé dans les inégalités structurelles et les dynamiques de violence urbaine à Port-au-Prince. Il enseigne dans plusieurs institutions universitaires haïtiennes.
Q.A.






















