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Haïti sous tension : une nation traumatisée en silence

Port-au-Prince, le 19 février 2036.- À Port-au-Prince comme dans plusieurs villes de province, la violence ne se limite plus aux quartiers contrôlés par des groupes armés : elle s’infiltre dans les maisons, dans les écoles… et dans les téléphones. Chaque jour, des vidéos d’exécutions, des photos de corps abandonnés après des attaques et des messages d’alerte circulent en boucle sur les réseaux sociaux et les messageries privées. La terreur n’est plus seulement entendue au loin ; elle est regardée, partagée, commentée.

Cette exposition permanente s’ajoute à une réalité bien concrète : la recrudescence des enlèvements. Au cours de cette semaine, l’ambassade des États-Unis en Haïti a émis une alerte de sécurité signalant une augmentation des kidnappings, notamment dans les zones de Delmas 31 et Delmas 75 à Port-au-Prince, où des ravisseurs se feraient passer pour des policiers pour piéger leurs victimes. Les données publiées par le Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH) indiquent par ailleurs que les enlèvements ont atteint des niveaux préoccupants ces dernières années, avec des centaines de cas documentés sur certaines périodes annuelles.

Vivre avec la peur au quotidien

« Je ne dors plus depuis que j’ai vu la vidéo d’un homme exécuté près de chez moi », raconte Marie-Ange*, 34 ans. « Même quand il n’y a pas de tirs, je crois en entendre. » Chez elle, comme chez beaucoup d’autres, la peur ne disparaît pas quand le calme revient. Elle reste tapie dans le silence, dans l’obscurité, dans l’attente du prochain message annonçant un drame.

Frantz, étudiant en sciences administratives, dit avoir cessé de regarder les informations le soir. « Mon cœur bat vite quand je vois des images de cadavres. Après, je n’arrive plus à me concentrer pour étudier. » Il décrit des maux de tête fréquents et une irritabilité nouvelle. Pour lui, la violence n’est plus un événement isolé, mais un climat permanent.

À Nerette (localité de Pétion-Ville), Solange*, mère de trois enfants, explique qu’elle garde son téléphone éteint la nuit. « Chaque appel tardif me fait penser à un kidnapping. Quand ça sonne après 20 heures, je panique avant même de répondre. » Cette angoisse anticipée, partagée par de nombreuses familles, s’installe dans la routine et modifie les comportements les plus simples.

Kidnappings, violences et enfance sous tension

La menace d’enlèvement et les échanges de tirs transforment le quotidien en parcours d’obstacles. Jean-Robert*, employé dans le secteur privé, se souvient du kidnapping de son frère. « Même après sa libération, rien n’est redevenu normal. On vit dans la peur que ça recommence. » Le traumatisme ne s’arrête pas à la fin de la captivité : il s’installe durablement dans les familles.

Pour les enfants, l’impact est encore plus profond. Dans certains quartiers, des élèves rentrent de l’école sous la menace de balles perdues. « Ma fille tremble quand elle entend un bruit sec. Elle pense que ce sont des tirs », confie une mère. Des psychologues de l’UNICEF en Haïti observent une hausse des troubles anxieux, des cauchemars et des difficultés de concentration chez les plus jeunes exposés à ces scènes répétées.

Survivre dans les camps, survivre dans sa tête

La violence a également provoqué des déplacements massifs. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus d’un million de personnes ont été contraintes de fuir leur domicile au cours de l’année écoulée en raison des affrontements entre groupes armés. Dans les camps de déplacés, la précarité matérielle s’accompagne d’un choc psychologique profond.

Nadège, déplacée interne depuis plusieurs mois, confie : « On nous donne parfois de la nourriture, mais personne ne nous demande comment on va dans la tête. » Perte de maison, perte de revenus, parfois perte de proches : ces ruptures successives laissent des traces invisibles. Beaucoup vivent en état d’hypervigilance permanente, prêts à fuir de nouveau au moindre signal de danger.

La santé mentale reste pourtant l’angle mort de la réponse nationale à la crise. Les structures de prise en charge psychologique sont rares et insuffisantes face à l’ampleur des besoins. Les écoles manquent de psychologues, les victimes de kidnapping bénéficient rarement d’un accompagnement spécialisé, et les camps de déplacés disposent de peu de services psychosociaux.

La violence en Haïti est une crise sécuritaire, mais elle est aussi une crise de santé publique. Protéger les citoyens ne signifie pas seulement sécuriser des quartiers ; cela implique de reconnaître et de traiter les traumatismes accumulés. L’État doit intégrer d’urgence la prise en charge psychologique dans ses priorités : cellules d’écoute dans les établissements scolaires, accompagnement systématique des victimes d’enlèvement, soutien psychosocial dans les camps et financement public dédié à la santé mentale.

Car une nation ne se reconstruit pas uniquement avec des armes ou des discours. Elle se reconstruit aussi en soignant les esprits brisés.

La Rédaction

Les prénoms et initiales ont été modifiés à la demande des personnes rencontrées. Aucun lieu de rencontre précis n’a été divulgué pour des raisons de sécurité.