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L’impact de l’insécurité sur la mobilité universitaire et la production scientifique en Haïti


 
Par Jean Jude Dugé et Quetya Aubin
 

L’escalade de la violence armée en Haïti ne se contente pas de paralyser l’économie ; elle bouleverse profondément la vie universitaire. En freinant la circulation des étudiants et des enseignants, l’insécurité affaiblit la production scientifique nationale. À travers le témoignage de chercheurs et l’analyse de données institutionnelles, cet article examine comment cette violence compromet non seulement la transmission immédiate du savoir, mais hypothèque la capacité du pays à se projeter intellectuellement dans l’avenir.
 
La mobilité : une condition de survie académique menacée

La mobilité universitaire ne se résume pas à un trajet : elle constitue l’un des fondements de la formation supérieure. Elle implique la liberté de circuler entre le domicile et le campus, d’accéder aux bibliothèques, d’effectuer des enquêtes de terrain et de participer à des séminaires.
Or, cette mobilité est aujourd’hui drastiquement réduite. Les axes stratégiques contrôlés par les groupes armés – notamment Martissant, Carrefour, Delmas et la Croix-des-Bouquets – rendent tout déplacement vers les campus incertain, voire impossible. Contraints d’adapter leurs horaires ou de contourner ces zones rouges, de nombreux étudiants et professeurs finissent par interrompre leurs activités. Certains renoncent aux examens, d’autres désertent totalement les salles de cours.
Cette situation sape le fonctionnement même des établissements. Comme le rappelle le professeur Fritz Deshommes, « l’Université est un espace de mobilité intellectuelle mais aussi de mobilité physique ; lorsqu’une société ne peut garantir cela, elle condamne sa jeunesse à l’immobilité ».
 
L’usure psychologique et la fragmentation des campus

Au-delà des barrières physiques, l’impact est psychologique. L’exposition constante à la violence génère une anxiété diffuse qui affecte l’attention et la motivation. La sociologue Sabine Manigat souligne justement que « l’insécurité installe une fatigue mentale profonde, un état d’alerte permanent qui diminue la disponibilité cognitive nécessaire aux études ».
Sur le plan institutionnel, on assiste à une véritable « fragmentation académique ». Plusieurs facultés de l’Université d’État d’Haïti (UEH) situées en zones à risque fonctionnent de manière intermittente, avec des infrastructures parfois abandonnées ou déplacées temporairement. Cette discontinuité est fatale pour la rigueur scientifique. Pour l’historien Michel Hector, « l’établissement supérieur ne peut survivre à la discontinuité permanente : la science exige du temps, de la concentration et une stabilité minimale ».
 
Une production scientifique en péril

Cette paralysie touche le cœur de la recherche : la collecte de données. Dans un pays où la compréhension des réalités sociales, sanitaires et environnementales dépend de la recherche empirique, l’impossibilité de mener des enquêtes de terrain conduit à la production de mémoires incomplets ou purement théoriques.
L’insécurité accélère également l’exode académique. De nombreux enseignants-chercheurs quittent le pays pour protéger leurs familles, entraînant une chute du nombre de publications et d’encadrements. Le sociologue Louis Herns Marcelin note avec justesse que la violence armée « désorganise les institutions productrices de sens, parmi lesquelles l’université ».
À cela s’ajoute un effondrement logistique : bibliothèques fermées, archives déplacées ou endommagées, et suspension des colloques internationaux, isolant davantage la communauté scientifique haïtienne.
 
Résilience et limites du virtuel

Face à la crise, les universités haïtiennes font preuve de résilience : virtualisation des cours, groupes de recherche à distance et délocalisation temporaire d’activités. Si ces solutions assurent une continuité minimale, elles ne sauraient remplacer la mobilité physique.
La recherche ne peut être totalement virtualisée. Comme l’affirme Laënnec Hurbon, spécialiste de la société haïtienne, « la connaissance produite loin du terrain perd son épaisseur, sa profondeur, sa capacité à transformer la réalité ».
 
Conclusion : Pour une sauvegarde de l’intelligence nationale

La crise actuelle dépasse le cadre éducatif ; elle menace l’avenir scientifique d’Haïti. Sans espaces de réflexion sécurisés et sans stabilité, le pays risque une rupture générationnelle majeure.
Sauver la science nationale exige des actions concrètes : sécuriser les corridors universitaires, réhabiliter les infrastructures, protéger les archives et, surtout, retenir les cerveaux par un financement durable de la recherche. L’université est un pilier de la souveraineté. Pour reprendre les mots du Recteur Deshommes : « un pays qui abandonne sa capacité à produire du savoir abandonne sa capacité à gouverner son avenir ».

Références bibliographiques

Deshommes, F. (2018). Enseignement supérieur et avenir d’Haïti. Port-au-Prince : UEH.
Hector, M. (2014). Universités, société et gouvernance en Haïti. Port-au-Prince : CRESFED.
Hurbon, L. (2017). Violence, société et raison en Haïti. Paris: Karthala.
INURED. (2010). The Challenge for Haitian Higher Education: Diagnosis and Recommendations. Port-au-Prince.
Manigat, S. (2019). « Insécurité et fatigue sociale ». Revue haïtienne de sciences humaines, 12(2), 45–60.
Marcelin, L. H. (2012). Violence, État et institutions sociales en Haïti. INURED Working Papers.
 
Jean-Jude DUGÉ
Pôle Haïti-Antilles, Haïti Sciences et Société (HaSci-So)
Équipe des Partenaires Scientifiques pour la Communication de la Recherche (E-PSi-CoRe)
djeanjude82@gmail.com
 
Quetya AUBIN
Pôle Haïti-Antilles, Haïti Sciences et Société (HaSci-So)
Équipe des Partenaires Scientifiques pour la Communication de la Recherche (E-PSi-CoRe)                                                                                                            quetyaaubin25@gmail.com