Les musiciens Clément Bélizaire et Rolls Lainé•©️ images archives
Port-au-Prince, le 23 juillet 2025.- Alors que le Compas souffle ses 70 bougies cette semaine, voix respectées comme Clément Bélizaire et Rolls Laîné dit Roro, s’alarment du manque de reconnaissance internationale de ce rythme emblématique d’Haïti. Dans l’émission Panel Magik 9, ils dénoncent une perte de repères, un oubli de l’essentiel, et appellent à un sursaut mémoriel, culturel et identitaire. Retour sur un genre musical qui, malgré les crises, continue de faire danser l’âme haïtienne.
Sept décennies se sont écoulées depuis que Nemours Jean-Baptiste a offert au monde le Compas Dirèk, ce rythme chaloupé, élégant, aux accents caribéens enracinés dans l’âme haïtienne. Pourtant, au lieu d’une célébration triomphale à l’échelle internationale, l’heure est au bilan amer, à la lucidité douloureuse, à la mélancolie partagée.

Lors de leur passage remarqué dans l’émission Panel Magik, deux piliers du milieu musical haïtien, Clément Bélizaire et Rolls Laîné dit Roro, n’ont pas mâché leurs mots. Pour Clément Bélizaire, l’une des raisons majeures pour lesquelles le Compas ne résonne pas plus fort à l’international réside dans un climat toxique à l’intérieur même du HMI (Haitian Music Industry).
« Gen twòp atis ki ap chache kraze lòt parèy yo, olye yo mete tèt ansanm pou vanse estil la », déplore-t-il, regrettant la montée d’un esprit frivole qui déconnecte la musique de son rôle social et identitaire.
Il va plus loin, en évoquant une rupture inquiétante entre les jeunes artistes et la source du Compas.
« Sous la, se Ayiti. Depi Ayiti malad, Konpa malad tou. »
C’est un cri du cœur, une vérité nue. Car le Compas n’est pas un simple rythme : c’est une vibration collective, une mémoire en mouvement. Quand le pays souffre, le Konpa tousse. Quand la société vacille, la musique perd son souffle.
Rolls Laîné, vétéran du groupe Djakout #1, abonde dans le même sens. En témoin direct de cette époque glorieuse, il détient encore aujourd’hui un symbole :
« Mwen toujou kenbe mikwo Coupé Cloué a. Men mwen pa jwenn kote pou m remèt li jan sa merite. »
Ce micro, devenu quasi relique, est l’image d’un héritage abandonné, d’une mémoire que nul musée ne protège, d’un patrimoine qu’on laisse s’effacer.
Pour sa part, l’animateur vedette de l’émission Canal Musical, Bregard Anderson, soulève un autre point crucial : l’absence d’initiatives concrètes pour honorer Nemours Jean-Baptiste, le fondateur du Konpa Dirèk.
« Nou jis site non li. Men pa gen anyen serye ki fèt pou onore li. Gade Bob Marley, kay li tounen espas touristik. Nemours, li te rete Matissant, jodi a zòn nan se tè pa lwa. »
Les mots sont poignants. Le silence autour de Nemours, de Sicot, de Coupé Cloué, de Ti Manno… est assourdissant. Pourtant, ces géants ont posé les fondations d’un art musical qui a su traverser mers et frontières.
À l’occasion des 40 ans de la disparition de Wébert Sicot (1930–1985), l’heure est aussi à la mémoire. Fondateur du Cadence Rampa, rival mythique de Nemours Jean-Baptiste, Sicot était un virtuose, un esprit affûté qui a contribué à diversifier et enrichir le paysage musical haïtien.

Dans la même veine, Jean Gesner Henry, alias Coupé Cloué (1925–1998), incarna un Compas populaire, grivois, profondément enraciné dans le quotidien des masses. Avec humour et mordant, il fit danser les mots et les foules, conquérant jusqu’aux scènes africaines, où il fut couronné « Roi Coupé Cloué ».

Et comment ne pas évoquer Ti Manno, de son vrai nom Antoine Rossini Jean Baptiste (1953–1985) ? Voix éraillée de la contestation sociale, poète de la douleur et de l’espoir, il a chanté l’injustice avec une intensité qui brûle encore les cœurs. Mort jeune, mais immortel par la puissance de son verbe et la justesse de ses combats.

Aujourd’hui, malgré les obstacles, le Compas vit. Dans les rues, dans les fêtes, dans les cœurs. Il permet encore de danser au milieu du chaos, comme un acte de résistance joyeuse face à la misère et à la peur.
Mais cette musique mérite mieux qu’une survie. Elle mérite un avenir. Le Compas ne demande pas la pitié du monde. Il exige la fierté des siens. »
Il est temps de bâtir des institutions, des lieux de mémoire, des écoles de musique, des festivals dignes de ce nom. Il est temps de faire du Compas non seulement un produit culturel, mais un symbole national vivant, reconnu et protégé.
Parce que 70 ans, ce n’est pas un âge pour mourir.
C’est un âge pour renaître.
W. A.



























