Accueil Micro Citoyen Feuille de route de l’OEA pour la stabilité en Haïti, entre promesses...

Feuille de route de l’OEA pour la stabilité en Haïti, entre promesses et illusions

Port-au-Prince, le 8 septembre 2025.- Alors que l’Organisation des États Américains (OEA) avance une feuille de route estimée à 2,6 milliards USD pour « rétablir la paix » en Haïti, le terrain renvoie un tout autre écho : des gangs appellent les habitants de Solino, Delmas 2, Delmas 30 et du Bas de la ville à regagner leurs maisons, tandis que le gouvernement et la PNH l’interdisent, invoquant l’intensification des opérations dans des zones occupées par Viv Ansanm. Déplacés, étudiants, professionnels et acteurs de quartier interrogés dénoncent un piège mortel pour les civils, une confiance brisée envers les promesses internationales et un consensus clair sur l’enjeu du moment : sans sécurité, ni élections crédibles ni relance sociale ne sont possibles.

Une « feuille de route » ambitieuse, un terrain en feu

Dans un contexte de crise sécuritaire et humanitaire qui s’aggrave de jour en jour, la Mission Multinationale de Soutien à la Sécurité (MSS) tarde encore à épauler efficacement la Police Nationale d’Haïti (PNH). Sur fond de délais glissants pour le référendum constitutionnel et les élections prévus par l’Accord du 3 avril 2024, l’OEA a proposé une feuille de route articulée autour de cinq priorités et chiffrée à 2,6 milliards americains. Mais la réalité locale s’impose : d’un côté, des chefs de gangs exhortent des familles à revenir ; de l’autre, l’État et la PNH demandent de ne pas rentrer « pour l’instant », face aux opérations en cours dans les bastions de Viv Ansanm. Entre injonctions contradictoires, la population hésite… et paie le prix.

« Boucliers humains » : l’alerte des praticiens et des étudiants

Pour Lominy Edmond, avocat au Barreau de Petit-Goâve, militant marxiste-léniniste et journaliste, le danger est limpide : « La population risque de servir de bouclier humain pour les gangs en cas d’éventuelle opération des forces de l’ordre. » À ses yeux, le débat « retourner / ne pas retourner » masque surtout des tactiques de communication : « Aucun des deux ne protège la population ; il ne s’agit que de déclarations tactiques et stratégiques. »

Même diagnostic côté campus. Placide Valex, étudiant finissant en sciences politiques à l’Université d’État d’Haïti (UEH), détaille : Primo, retour rime avec représailles. Secundo, des civils pourraient être pris en otage par des gangs cherchant un rempart contre les opérations policières. Tertio, revenir priverait la population de sa capacité de pression sur les autorités, la plaçant « à la merci des gangs » et l’exposant à des violations de droits fondamentaux. Sur la question de la protection, il rappelle la responsabilité juridique de l’État : « De fait ou de droit, les gangs ne sauraient protéger la population… La protection juridique engage la responsabilité de l’État et implique des redditions de comptes. »

Vies fracassées : la parole des déplacés

Le récit de Jean Alex Gabriel, quadragénaire, dit l’ampleur des traumatismes. Originaire de Simon-Pelé, il affirme avoir quitté la zone après la mort de son frère aîné, tué par des soldats de la MINUSTAH en 2005. Réfugié ensuite à Carrefour-Feuilles, il en est chassé en 2024 ; à l’impasse Édy, sa fille unique, 8 ans, est tuée d’une balle à la tête alors que la famille tente de fuir. Aujourd’hui hébergé chez un ami à Delmas 95 avec son épouse et ses deux fils, il préfère repartir à Jérémie plutôt que de « retourner » à Carrefour-Feuilles. Il dénonce « la connivence de l’État et de la communauté internationale dans la prolifération des gangs » et juge que la feuille de route de l’OEA « ne vise qu’à empirer les choses ».

Économie sous asphyxie

Don Jean Marc, jeune entrepreneur qui tient un bar à Delmas 33, voit son activité vaciller : insécurité croissante, horaires rabotés, clientèle raréfiée. Sa confiance est rompue : « Je ne crois plus ni aux autorités politiques ni à la communauté internationale », dit-il, parlant d’un « plan de destruction de la classe moyenne ». Son témoignage illustre la spirale : sans sécurité, pas d’emplois ; sans emplois, pas de revenus ; sans revenus, la vulnérabilité sociale explose.

Promesses, illusions… et responsabilités

À la question : l’OEA peut-elle réussir là où d’autres initiatives ont échoué ? Lominy Edmond refuse le cadrage binaire « échec / réussite » : « Je ne peux pas parler d’échec ni de réussite… leur mission n’est pas de stabiliser Haïti ; ils font partie des acteurs du chaos. » Placide Valex avertit contre les « coups de théâtre » : l’histoire récente enseigne que la sortie de crise n’est pas importable clé en main. De fait, plusieurs interlocuteurs disent n’avoir « jamais cru » aux promesses de la communauté internationale. Au cœur de ces prises de position, un impératif persiste : l’État haïtien demeure, en droit, le premier redevable de la protection des citoyens.

Sur le financement (2,6 milliards americains) et la mise en œuvre, la question reste entière : sans cadre sécuritaire effectif, sans chaînes logistiques sûres, sans contrôle communautaire sur les projets, un budget même conséquent demeure une écriture comptable. Les obstacles cités par nos interlocuteurs convergent : territoires sous emprise, risques d’instrumentalisation des civils, confiance publique au plus bas, et faiblesse des mécanismes de redevabilité.

L’appel des gangs à « rentrer à la maison » et l’interdiction État/PNH de « ne pas rentrer pour l’instant » dessinent un piège logique. Revenir, c’est s’exposer : aux représailles, à la prise d’otages, à la privation de droits. Attendre, c’est prolonger l’errance, la pauvreté et l’érosion du tissu social. Entre ces deux injonctions, une même réalité : l’absence de garanties de sécurité effectives pour les civils.

L’enjeu du moment, au regard de tous les témoignages recueillis, est net : la sécurité d’abord. « La sécurité est le premier des biens publics », rappelle Placide Valex. Lominy Edmond et Don Jean Marc convergent : sans sécurité, pas de reprise économique ; sans reprise, pas de paix sociale ; sans paix sociale, pas d’élections crédibles. C’est là que la feuille de route de l’OEA sera jugée : non sur des promesses, mais sur la capacité à créer, vite et durablement, des zones de protection civile garanties, à désarmer les groupes armés, à restaurer l’autorité publique et la justice, puis à sécuriser les conditions d’un scrutin libre.

L’Haïti des quartiers de Solino à Delmas 30, du Bas de la ville à Carrefour-Feuilles… ne demande pas des slogans contradictoires, mais des preuves de protection : corridors humanitaires sûrs, retours encadrés et volontaires, services essentiels rétablis, justice visible. À ce prix seulement, la feuille de route cessera d’être l’ombre d’une promesse pour devenir l’ossature d’une stabilité possible. D’ici là, le verdict des citoyens reste implacable : sans sécurité, les promesses relèvent de l’illusion.

W. A.