Jacques Wheps Castil
Résumé
Haïti illustre un paradoxe climatique majeur : contribuant à moins de 0,03 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, le pays figure parmi les nations les plus vulnérables aux impacts du changement climatique. Cette étude examine comment l’efficacité énergétique, traditionnellement conceptualisée comme instrument d’atténuation, constitue également un levier stratégique d’adaptation dans les contextes de vulnérabilité extrême. À travers une revue systématique de la littérature scientifique et l’analyse de données institutionnelles (IRENA, Banque mondiale, MTPTC) couvrant la période 2015-2023, nous caractérisons le système énergétique haïtien et ses vulnérabilités structurelles : dépendance à la biomasse (72 % du mix), importations d’hydrocarbures (85 % de la production électrique), et défaillances massives du réseau (60 % de pertes). Les résultats démontrent que l’efficacité énergétique agit comme « centrale virtuelle » multi-dimensionnelle, renforçant la résilience via l’optimisation de la biomasse, l’amélioration thermique des bâtiments et la sécurisation des infrastructures critiques. Les obstacles institutionnels, financiers et techniques au déploiement sont analysés. Cette recherche établit que l’efficacité énergétique transcende sa fonction d’atténuation pour devenir un impératif de survie dans les pays à forte vulnérabilité climatique.
Mots-clés : Efficacité énergétique, Adaptation climatique, Vulnérabilité énergétique, Résilience, Haïti, Pays en développement
1. Introduction
Le changement climatique anthropique résulte principalement de l’accumulation de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère depuis l’ère industrielle. Cette accumulation, générée par la combustion des combustibles fossiles, les activités industrielles intensives et certains systèmes de production agricole, provoque un réchauffement planétaire dont les manifestations sont désormais observables : élévation des températures moyennes, fonte accélérée des glaciers, hausse du niveau des mers et intensification des événements climatiques extrêmes tels que ouragans, sécheresses et inondations (GIEC, 2021).
Face à cette crise, deux stratégies complémentaires structurent la réponse internationale : l’atténuation, visant à réduire les émissions de GES, et l’adaptation, cherchant à minimiser les impacts sur les sociétés et écosystèmes (UNFCCC, 2015). L’efficacité énergétique, définie comme l’ensemble des mesures permettant d’obtenir les mêmes services énergétiques avec une consommation réduite d’énergie, se situe au carrefour de ces deux approches. En diminuant la demande énergétique globale, elle contribue à la réduction des émissions (fonction d’atténuation) tout en libérant des ressources réallouables vers le renforcement de la résilience (fonction d’adaptation) (AIE, 2022).
Haïti illustre de manière paradigmatique l’injustice climatique mondiale. Selon l’Indice de Risque Climatique Mondial, Haïti se classe régulièrement parmi les dix pays les plus affectés par les événements climatiques extrêmes (Germanwatch, 2021). Le pays fait face à une fréquence croissante d’ouragans dévastateurs, d’inondations chroniques et de sécheresses prolongées qui compromettent la sécurité alimentaire et fragilisent des infrastructures déjà précaires. L’ouragan Matthew (2016) a causé 546 décès et affecté 2,1 millions de personnes, illustrant cette vulnérabilité extrême (OCHA, 2022).
Paradoxalement, cette vulnérabilité contraste avec une contribution quasi négligeable aux émissions mondiales. Haïti est responsable de moins de 0,03 % des émissions globales de CO₂, soit environ 3,5 millions de tonnes équivalent CO₂ annuelles pour 11,5 millions d’habitants (Climate Watch, 2021). Ce décalage entre responsabilité historique minimale et exposition maximale aux impacts climatiques oriente nécessairement les priorités nationales vers l’adaptation, bien que celle-ci demeure intrinsèquement liée à l’atténuation.
La littérature scientifique a largement documenté le rôle de l’efficacité énergétique dans l’atténuation climatique, notamment dans les pays industrialisés (AIE, 2022 ; Rosenow & Bayer, 2017). Toutefois, peu d’études ont exploré systématiquement comment l’efficacité énergétique peut servir de mécanisme d’adaptation dans les contextes de vulnérabilité extrême et de faible capacité institutionnelle, caractéristiques des petits États insulaires en développement (PEID) et des pays les moins avancés (PMA).
Cette lacune est problématique car ces pays font face à des défis énergétiques structurels – accès limité à l’électricité, dépendance aux importations fossiles, infrastructures vétustes, ressources financières contraintes – qui amplifient leur exposition aux chocs climatiques. La question centrale de cette recherche est : Comment l’efficacité énergétique peut-elle constituer un levier stratégique d’adaptation climatique dans un pays à la fois fortement vulnérable et faiblement émetteur comme Haïti ?
Cette étude poursuit trois objectifs complémentaires :1) Caractériser le système énergétique haïtien et analyser ses vulnérabilités structurelles face aux chocs climatiques ; 2) Identifier et évaluer les principaux gisements d’efficacité énergétique comme mécanismes de renforcement de la résilience nationale ; 3) Analyser les obstacles institutionnels, financiers et techniques entravant le déploiement systémique de solutions d’efficacité énergétique.
2. Revue de la littérature
Cette section présente une synthèse critique de la littérature scientifique et technique sur trois thématiques interconnectées : les systèmes énergétiques des petits États en développement, l’efficacité énergétique comme outil d’adaptation climatique, et les spécificités du contexte haïtien. La revue s’appuie sur des publications évaluées par les pairs, des rapports d’organisations internationales (GIEC, AIE, IRENA, Banque mondiale) et des documents de politique énergétique nationaux. L’objectif de cette revue est d’identifier les connaissances existantes sur les liens entre efficacité énergétique et adaptation climatique dans les contextes de vulnérabilité énergétique, tout en mettant en évidence les lacunes de recherche spécifiques aux pays les moins avancés de la région caribéenne.
2.1. Synthèse des connaissances
2.3.1. Systèmes énergétiques des petits États insulaires en développement
Les petits États insulaires en développement (PEID) de la Caraïbe partagent des caractéristiques énergétiques communes : dépendance élevée aux importations d’hydrocarbures (> 80 %), réseaux électriques de petite taille, coûts de production élevés (0,25-0,40 USD/kWh), et exposition accrue aux perturbations d’approvisionnement lors d’événements climatiques extrêmes (IRENA, 2022). Ces vulnérabilités sont amplifiées par des contraintes budgétaires limitant l’investissement dans la modernisation des infrastructures.
La biomasse traditionnelle demeure la principale source d’énergie pour la cuisson dans les zones rurales caribéennes, avec des taux de dépendance dépassant 70 % dans des pays comme Haïti et certaines zones de la République dominicaine (FAO, 2019). Cette utilisation intensive entraîne une déforestation rapide, avec des conséquences en cascade sur l’érosion des sols et l’aggravation des risques d’inondations lors d’épisodes pluvieux intenses.
2.3.2. Efficacité énergétique et adaptation : cadre conceptuel émergent
Traditionnellement conceptualisée comme instrument d’atténuation, l’efficacité énergétique est de plus en plus reconnue pour son potentiel adaptatif. Le rapport spécial du GIEC sur le réchauffement à 1,5°C souligne que les mesures d’efficacité énergétique peuvent simultanément réduire les émissions et diminuer la vulnérabilité des populations aux vagues de chaleur et aux défaillances des systèmes énergétiques (GIEC, 2018).
Plusieurs mécanismes d’adaptation via l’efficacité énergétique ont été identifiés dans les pays en développement : réduction de la pression sur les infrastructures de production et distribution, réallocation des économies financières vers d’autres mesures d’adaptation, et extension de l’accès aux services énergétiques de base sans augmentation proportionnelle de la capacité de production (Rosenow & Bayer, 2017 ; Banque mondiale, 2020).
2.3.3. Spécificités du contexte énergétique haïtien
Le système énergétique haïtien présente des caractéristiques qui le distinguent au sein des PEID caribéens. Avec un taux d’accès à l’électricité de 45 % (< 10 % en milieu rural), Haïti affiche le plus faible taux de la région (Banque mondiale, 2020). Le réseau national souffre de pertes techniques et commerciales dépassant 60 % de l’énergie produite, contre une moyenne caribéenne de 20-30 % (BID, 2020).
La déforestation accélérée constitue un trait distinctif majeur. Avec moins de 1 % de couverture forestière restante selon certaines estimations, Haïti fait face à une crise écologique sans précédent dans la région (Hedges et al., 2018). Cette dégradation crée un cercle vicieux : la perte du couvert forestier amplifie les impacts des événements climatiques extrêmes, tandis que la pauvreté énergétique maintient la pression sur les ressources ligneuses résiduelles.
Cette revue révèle un consensus scientifique sur la double fonction de l’efficacité énergétique (atténuation et adaptation) ainsi que sur les vulnérabilités structurelles des PEID caribéens. Toutefois, peu d’études ont quantifié les impacts spécifiques de l’efficacité énergétique sur la résilience climatique dans les contextes de très faible développement comme Haïti. Cette lacune justifie une analyse approfondie du cas haïtien, pouvant offrir des enseignements transposables à d’autres PMA. L’objectif général de cette étude est d’évaluer comment, dans un contexte de faible émission et de forte vulnérabilité, l’efficacité énergétique peut être mobilisée comme levier stratégique d’adaptation climatique.
3. Méthodologie
Cette étude adopte une approche analytique mixte combinant une revue systématique de la littérature et une analyse quantitative de données énergétiques secondaires. La méthodologie s’articule en trois phases : (1) collecte et validation des données sur le système énergétique haïtien ; (2) analyse des gisements d’efficacité énergétique et de leur potentiel adaptatif ; (3) évaluation des obstacles au déploiement.
Les données proviennent de trois catégories de sources institutionnelles : (1) organismes internationaux (AIE, IRENA, Banque mondiale, GIEC, FAO) ; (2) institutions nationales haïtiennes (MTPTC, EDH, ANARSE) ; (3) organisations de développement (BID, OCHA, PNUD).
La période couverte s’étend de 2015 à 2023, permettant de capturer les évolutions récentes post-Accord de Paris. Les critères d’inclusion étaient : (a) pertinence directe pour le contexte haïtien ou caribéen ; (b) publication par source institutionnelle reconnue ; (c) disponibilité de données quantitatives vérifiables ; (d) période de publication ≥ 2015.
Les variables clés incluent : structure du mix énergétique (parts biomasse, hydrocarbures, renouvelables) ; performance du système électrique (taux d’accès, pertes réseau, capacité installée) ; dépendance énergétique (importations, subventions) ; potentiels d’efficacité (gains biomasse, bâtiment, réseaux) ; vulnérabilité climatique (fréquence événements extrêmes, couverture forestière).
Trois limites principales doivent être reconnues : (1) l’instabilité institutionnelle affecte la qualité et régularité des statistiques nationales ; (2) l’étude repose exclusivement sur des données secondaires, sans collecte primaire ; (3) l’absence de modélisation prospective limite la capacité à quantifier précisément les impacts futurs des scénarios d’efficacité énergétique.
4. Résultats et discussions
4.1. Caractérisation du système énergétique haïtien
4.1.1. Structure du mix énergétique national
L’analyse des données IRENA (2023) révèle un mix énergétique dominé par la biomasse traditionnelle (72 % de la consommation finale), contrastant avec la moyenne caribéenne de 15-20 %. Le bois de feu et le charbon de bois constituent les principales sources d’énergie pour la cuisson dans plus de 90 % des ménages haïtiens, avec une dépendance plus marquée en milieu rural (98 %) qu’urbain (85 %) (Banque mondiale, 2020).
Tableau 1. Structure du mix énergétique haïtien (2023)
Source d’énergie Part (%) Utilisation principale
Biomasse 72 Cuisson domestique
Produits pétroliers 25 Électricité, transport
Énergies renouvelables 3 Électricité (hydro, solaire)
Cette configuration génère trois vulnérabilités majeures : (1) pression forestière insoutenable (consommation de 7,2 millions de tonnes/an contre régénération de 0,5 million) ; (2) dépendance énergétique (importation de 100 % des hydrocarbures, soit 450-700 millions USD annuels) ; (3) vulnérabilité logistique (approvisionnement concentré sur peu de ports exposés aux ouragans).
4.1.2. Performance du système électrique
Le réseau électrique national présente des indicateurs de performance parmi les plus faibles au monde. Le taux d’accès à l’électricité est estimé à 45 % en 2020, avec des disparités extrêmes entre la zone métropolitaine de Port-au-Prince (80 % théorique) et les zones rurales (8-10 %).
Tableau 2. Performance du système électrique haïtien comparée à la région
Indicateur Haïti Moyenne Caraïbe
Taux d’accès électricité (%) 45 92
Pertes réseau (%) 60-65 20-30
Capacité installée (MW) 380 Variable
Production (GWh/an) 1 050 Variable
Les pertes massives (60-65 % de l’énergie produite) résultent de facteurs techniques (vétusté des équipements) et commerciaux (fraude, facturation inefficace). Ces pertes obligent l’EDH à surinvestir dans la production pour compenser l’énergie perdue, aggravant ses déficits financiers. Face à cette précarité, 70-80 % de la consommation urbaine provient de générateurs diesel privés, à un coût de 0,50-0,70 USD/kWh (ANARSE, 2021).
4.2. L’efficacité énergétique comme levier de résilience : test de l’hypothèse
Notre hypothèse centrale postule que l’efficacité énergétique, dans un contexte de faible émission et forte vulnérabilité, transcende sa fonction d’atténuation pour devenir un mécanisme essentiel d’adaptation. Les résultats suivants valident cette hypothèse en identifiant quatre canaux adaptatifs distincts.
4.2.1. Canal 1 : Optimisation de la biomasse et protection environnementale
La diffusion de foyers de cuisson améliorés (FCA) représente le gisement d’efficacité le plus important. Les études techniques démontrent que les FCA réduisent la consommation de bois de 30 à 50 % par rapport aux foyers traditionnels (Banque mondiale, 2020). Une adoption à 50 % de la population (5,75 millions de personnes) permettrait d’économiser 2,2 à 3,6 millions de tonnes de bois annuellement, réduisant ainsi la pression forestière de 30 à 50 %.
Cette réduction de la déforestation a un effet direct sur la résilience climatique. Le couvert forestier régule l’hydrologie en augmentant l’infiltration et en réduisant le ruissellement de surface (FAO, 2019). Les bassins versants déboisés deviennent des zones à haut risque lors des ouragans, comme l’a démontré Matthew (2016) où l’absence de végétation a aggravé les inondations catastrophiques et glissements de terrain.
4.2.2. Canal 2 : Efficacité thermique et adaptation aux vagues de chaleur
Le changement climatique se traduit en Haïti par une hausse des températures moyennes et une intensification des vagues de chaleur, avec des conséquences sanitaires chez les populations vulnérables (GIEC, 2022). L’efficacité énergétique des bâtiments devient ainsi un enjeu de santé publique. Les principes de conception bioclimatique adaptés au climat tropical – orientation optimale, matériaux à inertie thermique, isolation des toitures, ventilation naturelle – permettent de maintenir des températures intérieures acceptables sans climatisation active (MTPTC, 2021).
L’isolation des toitures en tôle avec matériaux locaux peut réduire la température intérieure de 3 à 5°C. La substitution des ampoules incandescentes par des LED réduit la consommation de 75-85 % et la charge thermique interne, diminuant le besoin de refroidissement (IRENA, 2023). Ces mesures renforcent la résilience des infrastructures critiques qui doivent maintenir leur fonctionnalité lors d’événements extrêmes.
4.2.3. Canal 3 : La « centrale virtuelle » et réduction de pression infrastructurelle
Le concept de « centrale virtuelle » repose sur l’équivalence : chaque kWh économisé équivaut à un kWh disponible pour d’autres usages, sans investissements en capacité de production. Une réduction des pertes réseau de 60 % à 40 % (objectif techniquement réalisable sur 5-7 ans) libérerait 210 GWh/an, soit l’équivalent d’une centrale de 50 MW. Or, construire une telle centrale nécessiterait 75-100 millions USD, contre 30-50 millions USD pour la réhabilitation ciblée du réseau (BID, 2020).
Le déploiement massif d’éclairage LED pourrait économiser 168-210 GWh/an (l’éclairage représentant 20-25 % de la consommation, avec 80 % de réduction par LED). Ces économies peuvent être réallouées vers des usages productifs ou sociaux, renforçant la résilience économique.
4.2.4. Canal 4 : Sécurisation des infrastructures critiques
Les projets pilotes UNOPS dans trois hôpitaux (Saint-Antoine de Jérémie, Saint-Michel de Jacmel, Justinien du Cap-Haïtien) illustrent ce canal. L’installation de systèmes solaires photovoltaïques couplés à des équipements efficients a réduit la dépendance au diesel de 60-80 % et garanti une autonomie minimale de 72 heures en cas de catastrophe (UNOPS, 2022).
L’efficacité énergétique joue un rôle multiplicateur : en réduisant la consommation de chaque équipement, elle permet de dimensionner des systèmes solaires et batteries plus petits, donc moins coûteux. Un réfrigérateur médical efficient (0,3-0,5 kWh/jour) contre un standard (1,5 kWh/jour) réduit les besoins de stockage de 66-80 %, diminuant considérablement les coûts.
4.3. Discussion et comparaisons régionales
4.3.1. Comparaison avec d’autres PEID caribéens
Comparé à d’autres PEID caribéens ayant déployé des stratégies d’efficacité énergétique, Haïti accuse un retard significatif. La Barbade a mis en place dès 2010 un programme national de substitution des ampoules incandescentes, touchant 85 % des ménages et réduisant la demande de pointe de 22 MW (IRENA, 2022). La Jamaïque a adopté en 2015 un code de construction intégrant des standards d’efficacité thermique pour tous les bâtiments publics neufs.
Ces exemples démontrent qu’avec une volonté politique stable et des mécanismes de financement adaptés, même des petits États à ressources limitées peuvent déployer l’efficacité énergétique à grande échelle. Le principal différenciateur entre Haïti et ces pays réside dans la stabilité institutionnelle et la capacité de planification à moyen terme.
4.3.2. Obstacles au déploiement systémique
Trois catégories d’obstacles freinent le déploiement : (1) Obstacles financiers : coût initial prohibitif pour 60 % de la population sous le seuil de pauvreté, absence de mécanismes de financement adaptés (micro-crédit vert, prêts bonifiés), sous-mobilisation des fonds climatiques internationaux ; (2) Obstacles institutionnels : instabilité politique chronique, absence de cadre réglementaire (normes d’efficacité, codes de construction, étiquetage énergétique), faiblesse de l’ANARSE (< 15 personnes pour tout le territoire) ; (3) Obstacles techniques : pénurie de compétences spécialisées, système éducatif produisant peu de techniciens qualifiés, accès inégal à l’information notamment en milieu rural. 5. Conclusion 5.1. Rappel des objectifs et méthodes
Cette étude visait à analyser comment l’efficacité énergétique peut constituer un levier stratégique d’adaptation climatique dans un pays à forte vulnérabilité et faible émission comme Haïti. À travers une revue systématique de la littérature et l’analyse de données institutionnelles (2015-2023), nous avons caractérisé le système énergétique haïtien, identifié les gisements d’efficacité comme mécanismes de résilience, et analysé les obstacles au déploiement.
5.2. Principaux résultats et validation de l’hypothèse
Les résultats valident l’hypothèse centrale : l’efficacité énergétique transcende sa fonction d’atténuation pour devenir un mécanisme essentiel d’adaptation via quatre canaux distincts : (1) protection environnementale par réduction de la déforestation ; (2) résilience thermique des bâtiments face aux vagues de chaleur ; (3) libération de capacité énergétique via la « centrale virtuelle » ; (4) sécurisation des infrastructures critiques lors de chocs climatiques.
Le système énergétique haïtien présente trois vulnérabilités interdépendantes : dépendance massive à la biomasse (72 %) accélérant la déforestation, dépendance critique aux hydrocarbures importés (85 % de l’électricité) exposant aux chocs pétroliers, et défaillances du réseau électrique (60 % de pertes) forçant le recours à l’autoproduction coûteuse.
5.3. Limites de l’étude
Trois limites principales doivent être soulignées : (1) dépendance exclusive aux données secondaires sans validation terrain en raison de contraintes sécuritaires ; (2) qualité et actualité variables des statistiques nationales (certaines données EDH datant de 2019-2020) ; (3) absence de modélisation prospective limitant la quantification précise des impacts futurs. Ces limites, bien que réelles, n’invalident pas les conclusions principales sur le potentiel adaptatif de l’efficacité énergétique.
5.4. Portées et implications pour les politiques publiques
Cette recherche démontre que l’efficacité énergétique ne doit pas être considérée comme un luxe réservé aux pays industrialisés, mais comme une priorité stratégique pour les PMA où chaque kWh économisé génère des co-bénéfices maximaux. Trois axes de politiques publiques émergent : (1) développement d’un cadre réglementaire stable (normes d’efficacité, codes de construction, étiquetage) ; (2) création de mécanismes de financement innovants (subventions ciblées, prêts bonifiés, mobilisation des fonds climatiques internationaux) ; (3) renforcement des capacités techniques nationales via la formation spécialisée.
5.5. Perspectives de recherche future
Plusieurs pistes de recherche méritent exploration : (1) développement de modèles énergétiques prospectifs spécifiques au contexte haïtien intégrant scénarios d’efficacité, pénétration des renouvelables et évolution climatique ; (2) études d’acceptabilité sociale et d’appropriation des technologies efficientes basées sur méthodologies qualitatives et quantitatives ; (3) analyses coûts-bénéfices détaillées intégrant externalités environnementales et sanitaires ; (4) perspective comparative avec d’autres PEID (Cuba, République dominicaine, Jamaïque) pour identifier facteurs de succès et d’échec. Ces recherches affineront les stratégies d’adaptation climatique via l’énergie dans les pays du Sud global où l’urgence climatique rencontre la précarité énergétique.
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Jacques Wheps Castil
Université Quisqueya, Equipe de Recherche sur les Changements Climatiques (ERC2), Port-au-Prince Haïti
Pôle Haïti-Antilles, Haïti Sciences et Société (HaSci-So)
Equipe des Partenaires Scientifiques pour la Communication de la Recherche (E-PSci-CoRe)
E-mail : cjacqueswheps@gmail.com


























