Par Quetya Aubin
Le Manifeste pour une Diplomatie Scientifique Francophone, adopté le 26 octobre 2022 lors de la Conférence ministérielle au Caire (Égypte) et présenté au 18e Sommet de la Francophonie à Djerba (Tunisie) le 20 novembre 2022, représente un jalon majeur pour l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF). Initié lors de la première Semaine mondiale de la Francophonie scientifique à Bucarest en septembre 2021, ce document inédit – cosigné ou validé par principe par près de 40 pays (dont Haïti) – vise à transformer la Francophonie en un espace de coopération scientifique proactive et solidaire. Il répond à l’urgence des défis globaux (climat, pandémies, inégalités) en plaçant la science au cœur de la diplomatie, avec l’AUF comme opérateur clé.
Ce manifeste n’est pas un simple appel à signatures : il propose une méthodologie concrète pour aligner politiques publiques et expertise scientifique, en valorisant l’espace francophone comme un levier de développement inclusif.
Haïti, signataire actif via son engagement dans l’AUF et le Bureau Caraïbes, y voit un outil précieux pour relancer son enseignement supérieur et sa recherche, fragilisés par la crise. Dans ce document, nous approfondissons sa structure, ses innovations, ses défis et ses implications pour Haïti, en lien avec l’élection récente du Professeur Evens Emmanuel au Conseil d’administration de l’AUF.
1. Structure et Contenu Principal : Un Cadre Opérationnel
Le manifeste est structuré en quatre parties principales, articulées autour d’une vision prospective et pragmatique. Voici un résumé exhaustif, basé sur le texte intégral (édité par l’AUF en octobre 2022).
Préambule : Contexte et Enjeux Globaux
Face à des défis « globaux, multilatéraux et transfrontaliers » (pandémies, climat, migrations), le manifeste insiste sur la nécessité d’une convergence « gagnants-gagnants » entre Nord et Sud. L’espace francophone – marqué par une langue partagée, des valeurs communes et des liens historiques – reste sous-exploité scientifiquement. La diplomatie scientifique francophone (DSF) émerge comme un « espace d’échange et d’interface » entre politiques, scientifiques et société civile, favorisant l’interdépendance économique et culturelle. Genèse : idée validée par 26 ministres en 2021, coordonnée par l’AUF pour une première édition « portée par des décideurs politiques et soutenue par un réseau mondial d’universitaires ».
I. Définition du Concept
La DSF est définie comme la « création d’un espace d’échange, de coopération, de plaidoyer et de solidarité active autour de la Francophonie scientifique ». Deux objectifs majeurs :
• Consolidation de la coopération scientifique :
Mobiliser tous les savoirs le long de la chaîne éducative (du primaire au supérieur et formations professionnalisantes).
• Renforcement des liens politique-scientifique : Favoriser le dialogue pour un développement par la science, la technologie et l’innovation (STI).
II. Définition des Valeurs
Six valeurs fondamentales guident la DSF, ancrées dans l’héritage francophone :
- Respect de la diversité des cultures et langues.
- Égalité des chances pour l’accès au savoir.
- Solidarité active pour un développement inclusif.
- Égalité femmes-hommes.
- Considérations éthiques humaines et scientifiques.
- Progrès par l’ouverture, la tolérance, la démocratie et le dialogue.
Ces valeurs sous-tendent un plaidoyer commun (III.1) : intégrer l’expertise scientifique dans les politiques publiques pour des solutions innovantes, inclusives et endogènes.
III. Définition du Contenu
III.1. Nécessité d’un Plaidoyer Commun
L’expertise scientifique doit devenir une « force de proposition » pour valoriser les systèmes éducatifs francophones, contribuer à des solutions multilatérales et intégrer les savoirs locaux. Les signataires (gouvernements, AUF, OIF) s’engagent à soutenir la DSF comme cadre de développement inclusif.
III.2. Moyens Mobilisables
Sept leviers pour une DSF efficace :
• Renforcer le réseautage politico-scientifique : Articuler ambassades, attachés scientifiques et conseils interdisciplinaires.
• Approche « standard-adaptée » : Convergence globale avec contextualisation locale (réf. Livre blanc AUF, 2021).
• Approche prospective : Veille scientifique via l’Académie internationale de la Francophonie scientifique (AUF).
• Promouvoir l’expertise francophone : Recensement et bases de données partagées pour éclairer les débats internationaux.
• Discrimination positive solidaire : Soutien aux pays en crise et inclusions (égalité genre, zones défavorisées).
• Francophonie en contexte plurilingue : Cohabitation sereine des langues, avec traductions multilingues.
• Démarche orientée résultats : Pragmatisme contre bureaucratie, focus sur l’efficience éducative.
III.3. Priorités Partagées
Sept thématiques prioritaires, évolutives en concertation :
1. Institutionnaliser la mobilité des compétences : Conventions multilatérales (au-delà d’ERASMUS+), inversion des flux Sud-Nord, nouveaux financements mutualisés, lutte contre la fuite des cerveaux via niches d’excellence et réseautage diaspora.
2. Valoriser les publications francophones : Augmenter le nombre et la visibilité (référencement international, soutien aux revues).
3. Normaliser la qualité des établissements : Harmoniser gouvernance et assurance-qualité ; labélisations adaptées pour booster attractivité et ressources.
4. Démocratiser le numérique éducatif : Modèles hybrides, universités virtuelles, plateformes collaboratives ; accès aux ressources numérisées et mutualisation.
5. Développer l’employabilité et l’entrepreneuriat des jeunes : Renouvellement des curricula, formations entrepreneuriales, structures d’appui à l’emploi, référencement métiers-formations.
6. Professionnaliser le corps enseignant et les diplômes : Formations continues, certifications, innovations pédagogiques (TICE, didactique).
7. Diffuser la culture de la médiation et gestion de conflits : Intégrer dans l’éducation pour atténuer crises, promouvoir dialogue et espoir chez la jeunesse.
IV. Gouvernance pour l’Opérationnalisation+
• Pérenniser la Conférence ministérielle annuelle : Lieu d’échange avec l’AUF comme secrétariat permanent ; présidence rotative par pays hôte.
• Éligibilité : Ministres de l’enseignement supérieur/recherche (établissements AUF), direction AUF, OIF.
• Approche co-construite : AUF prépare ordre du jour/comptes rendus ; commande d’études.
• Programmation pluriannuelle : Objectifs, moyens, suivi-évaluation pour durabilité.
Le manifeste se clôt sur un engagement des signataires à favoriser sa mise en œuvre, édité au Caire en octobre 2022.
2. Analyse : Innovations, Défis et Opportunités Innovations clés : Contrairement aux approches bilatérales classiques, le manifeste adopte une vision « multilatérale solidaire », avec une gouvernance itérative et prospective (veille AUF). Il inverse les paradigmes : flux Sud-Nord, valorisation endogène, numérique hybride.
Politiquement incorrect mais substantivé : il assume une « discrimination positive » pour le Sud, critiquant l’anglocentrisme des classements mondiaux (ex. QS Rankings) qui marginalisent la Francophonie (seulement 5 % des publications mondiales en français).
Défis : Mise en œuvre dépend de financements mutualisés (faibles dans le Sud) et d’un rééquilibrage des flux (fuite des cerveaux touche 70 % des doctorants haïtiens formés à l’étranger). La bureaucratie francophone risque de freiner l' »orientation résultats ». À date (novembre 2025), 37 signataires actifs, mais peu d’avancées concrètes post-Djerba, malgré des initiatives comme GEOACT en Caraïbe.
Opportunités pour Haïti : En pleine crise (insécurité, sous-financement de l’université), le manifeste offre un cadre pour relancer le le Collège doctoral d’Haïti (CDH – soutenu par AUF depuis 2011).
Priorités alignées : mobilité (bourses Anténor Firmin), publications (visibilité francophone contre l’anglais dominant), numérique (PENDHA post-séisme). Avec la présence du vice-recteur de l’Université Quisqueya au CA de l’AUF, Haïti peut plaider pour un retour du Bureau Caraïbes, une expertise AUF pour l’ANESRS (Agence nationale de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique) et une révision de l’accord AUF-MAE (2020).
Exemple : mutualiser les fonds pour 20 bourses doctorales annuelles via le CDH, intégrant médiation pour résilience post-ouragan (comme Melissa, évoqué dans laprofession de foi du Professeur Evens Emmanuel).
3. Implications Pratiques et Appel à l’Action
Pour Haïti, membre fondateur de l’AUF, le manifeste renforce son rôle pionnier : le CDH – créé en 2011 à la signature en 2022. Il invite à une relecture de l’accord 2020 (1 % du budget PTF pour recherche) et une rencontre État-UEH-UniQ-AUF pour relancer le CDH.
En conclusion, ce manifeste n’est pas une relique : c’est un « levier d’avenir » pour une Francophonie résiliente. Haïti, vulnérable mais innovant (GEOACT à COP27), doit l’approprier pour transformer défis en opportunités. Contactez l’AUF (rectorat@auf.org) pour adhérer ou approfondir.
Références
AUF. (2022). Le Manifeste est disponible ! https://www.auf.org/nouvelles/actualites/le-manifeste-pour-une-diplomatie-scientifique-francophone-est-disponible/
AUF. (2022). Changement climatique dans la Caraïbe…. https://www.auf.org/nouvelles/actualites/changement-climatique-dans-la-caraibe-haiti-participe-la-cop27/
AUF. (2020). L’AUF et le Ministère des Affaires étrangères d’Haïti…. https://www.auf.org/nouvelles/actualites/lauf-et-le-ministere-des-affaires-etrangeres-dhaiti-sunissent-pour-renforcer-lenseignement-superieur-et-la-recherche-en-haiti/
Emmanuel, E. (2025). Profession de foi du Professeur Evens EMMANUEL de l’Université Quisqueya, Candidat au CA de l’AUF – DRC. https://infosnation.com/profession-de-foi-du-professeur-evens-emmanuel-de-luniversite-quisqueya-candidat-au-ca-de-lauf-drc/
Quetya AUBIN
Pôle Haïti-Antilles, Haïti Sciences et Société (Ha-Sci-So)
Équipe des Partenaires Scientifiques pour la Communication de la Recherche (E-PSi-CoRe)
























