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La théorie hydrosociale et sa pertinence dans la gestion de l’eau dans les quartiers précaires en Haïti 


Par Yolette Jérôme
 
Résumé

La théorie hydrosociale propose une approche relationnelle-dialectique qui conceptualise l’eau et la société comme des entités co-constituées qui se font et se refont mutuellement dans le temps et l’espace. Cette approche théorique offre un cadre d’analyse particulièrement pertinent pour comprendre les dynamiques complexes de gestion de l’eau dans les quartiers précaires haïtiens. En s’appuyant sur des études de cas à Port-au-Prince, notamment le quartier de Canaan, cet article démontre que le cycle hydrosocial permet de saisir les interactions entre infrastructures hydrauliques formelles et informelles, rapports de pouvoir, pratiques communautaires et vulnérabilités structurelles qui caractérisent l’accès à l’eau dans ces espaces urbains marginalisés. L’analyse révèle comment les arrangements hydrosociaux dans les bidonvilles haïtiens reflètent des inégalités profondes tout en générant des formes de résilience et d’adaptation communautaire.

Mots-clés : Cycle hydrosocial, gestion de l’eau, quartiers précaires, Haïti, Port-au-Prince
 
Introduction

La question de l’eau dans les quartiers précaires des villes du Sud représente un défi majeur de développement urbain et de justice sociale. En Haïti, où plus de 64% de la population est urbaine et 35% vit dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, l’accès à l’eau potable et à l’assainissement demeure gravement insuffisant (Jérôme et al., 2021). Le tremblement de terre de 2010 a aggravé cette situation, provoquant la désarticulation des réseaux d’eau et la création de nouveaux bidonvilles comme Canaan, qui abrite aujourd’hui plus de 200 000 habitants dépourvus de services de base (Jérôme et al., 2021).

Face à cette réalité, les approches techno-managériales traditionnelles de gestion de l’eau se révèlent insuffisantes. La théorie hydrosociale, développée par Linton et Budds (2014), offre un cadre analytique novateur qui dépasse la vision purement hydrologique de l’eau pour la conceptualiser comme un processus socio-naturel. Contrairement au cycle hydrologique classique qui sépare l’eau de son contexte social, le cycle hydrosocial met en lumière la nature intrinsèquement politique et sociale de l’eau (Boelens et al., 2016).
Cet article examine la pertinence de la théorie hydrosocialepour comprendre et analyser les dynamiques de gestion de l’eau dans les quartiers précaires haïtiens. Nous soutenons que cette approche permet de révéler les relations de pouvoir, les arrangements institutionnels et les pratiques communautaires qui façonnent l’accès à l’eau dans ces espaces urbains marginalisés. En nous appuyant sur des travaux empiriques menés à Port-au-Prince (Jérôme, 2018; Jérôme et al., 2017, 2021; Emmanuel, 2009), nous arrivons à découvrir commentle cadre hydrosocial éclaire les interactions complexes entre systèmes formels et informels, vulnérabilités structurelles et stratégies d’adaptation.

Il convient de préciser que les réflexions et données empiriques sur Canaan présentées dans cet article s’appuient principalement sur des recherches menées entre 2016 et 2020. Depuis lors, la drastique détérioration de la situation sécuritaire dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, où près de 80% du territoire est désormais contrôlé par des groupes armés, rend impossible la mise à jour de ces données par des enquêtes de terrain. Cette contrainte méthodologique, loin d’invalider la pertinence de nos analyses, souligne au contraire l’urgence de repenser les approches de gestion de l’eau dans des contextes de fragilité extrême.
 
Le cycle hydrosocial : fondements théoriques
De l’hydrologique à l’hydrosocial
Le concept de cycle hydrosocial a émergé comme une critique de la vision naturaliste du cycle hydrologique. Linton et Budds (2014) définissent le cycle hydrosocial comme « un processus socio-naturel par lequel l’eau et la société se font et se refont mutuellement dans le temps et l’espace » (p. 170). Cette définition marque une rupture épistémologique fondamentale avec la conception moderniste qui présente l’eau (H2O), une substance chimiquement pure circulant dans un cycle naturel immuable, indépendant de l’action humaine.
Le cycle hydrologique traditionnel, bien qu’utile pour comprendre les flux physiques, occulte les dimensions sociales, politiques et économiques qui structurent profondément la circulation et la distribution de l’eau. Comme le soulignent Linton et Budds (2014), cette vision contribue à dépolitiser les enjeux hydriques en les présentant comme des problèmes purement techniques nécessitant des solutions d’ingénierie. Or, l’eau n’existe jamais dans un « état naturel » ; elle est toujours déjà sociale, façonnée par des infrastructures, des institutions, des savoirs et des pratiques (Swyngedouw, 2004).

Les travaux de Bakker (2012) viennent appuyer cette approche en montrant que la gouvernance de l’eau est influencée par des dynamiques de marchandisation et de privatisation, conduisant à considérer l’eau comme un bien économique plutôt que comme un droit fondamental. De même, Boelens et al. (2016) insistent sur la notion de « territoires hydrosociaux », où les luttes pour le contrôle de l’eau révèlent des rapports de pouvoir inégaux. Enfin, Loftus (2009) rappelle que l’eau urbaine est un champ de contestation politique, où les pratiques quotidiennes des populations marginalisées participent à redéfinir les régimes de gouvernance.
 
Les territoires hydrosociaux
La notion de territoire hydrosocial, développée par Boelens et al. (2016), complète le cycle hydrosocial en conceptualisant « les configurations spatiales de personnes, d’institutions, de flux d’eau, de technologies hydrauliques et d’environnement biophysique qui gravitent autour du contrôle de l’eau » (p. 2). Les territoires hydrosociaux ne sont pas de simples espaces physiques, mais des constructions socio-politiques constamment recomposées par les luttes, les négociations et les pratiques des acteurs.
Cette perspective territoriale s’avère particulièrement féconde pour analyser les quartiers précaires, où les frontières entre formel et informel, légal et illégal, public et privé sont continuellement négociées. Comme le montrent Hommes et al. (2020), les gouvernementalités de l’eau dans les contextes urbains du Sud mobilisent des rationalités, des technologies et des discours qui produisent des subjectivités spécifiques et des relations de pouvoir inégales entre espaces ruraux et urbains, riches et pauvres.

Cette approche est également renforcée par les travaux de Budds & Hinojosa (2012), qui mettent en évidence les conflits liés aux transferts d’eau et aux inégalités territoriales en Amérique latine. De même, Sultana & Loftus (2012) insistent sur la dimension politique et émotionnelle de l’eau, en montrant comment les luttes hydriques sont aussi des luttes pour la dignité et la reconnaissance. Enfin, Meehan (2014) souligne que les infrastructures hydrauliques informelles dans les villes du Sud produisent des formes alternatives de citoyenneté et de gouvernance, révélant la créativité des populations marginalisées face aux défaillances étatiques.

L’approche relationnelle-dialectique
L’approche relationnelle-dialectique du cycle hydrosocialrepose sur trois piliers analytiques (Linton et Budds, 2014). Premièrement, elle interroge ontologiquement ce qu’est l’eau, reconnaissant qu’elle possède des identités multiples selon les assemblages socio-techniques dans lesquels elle s’inscrit. Deuxièmement, elle examine comment l’eau est produite, c’est-à-dire les processus matériels et symboliques par lesquels certaines formes d’eau émergent. Troisièmement, elle analyse comment l’eau est connue, questionnant les régimes de savoir et de pouvoir qui définissent ce qui compte comme connaissance légitime sur l’eau.

Cette triple approche d’analyse permet de dépasser les dualismes nature-société, matériel-social, pour saisir les processus de co-constitution. Comme l’affirme Swyngedouw(1999), « la dialectique entre nature et société devient une dialectique interne » (p. 446), rendant la nature indissociable de la production sociale.
Cette perspective est renforcée par les travaux de Bakker (2010), qui montrent que l’eau est à la fois une ressource matérielle et un objet de gouvernance traversé par des logiques de pouvoir. De même, Budds (2009) souligne que les inégalités d’accès à l’eau sont produites par des régimes politiques et économiques spécifiques, et non par une simple rareté naturelle. Et Sultana (2011) de son côté met en avant la dimension émotionnelle et vécue de l’eau, rappelant que les expériences quotidiennes des populations marginalisées participent à la redéfinition des régimes de savoir et de pouvoir autour de l’eau.
 
L’eau dans les quartiers précaires haïtiens : un terrain hydrosocial
Vulnérabilités structurelles et déficit infrastructurel
Les quartiers précaires de Port-au-Prince, et particulièrement Canaan, illustrent de manière claire les défis hydrosociaux des espaces urbains marginalisés du Sud global. Créé par décret présidentiel après le séisme de 2010 pour accueillir les déplacés environnementaux, Canaan présente un déficit infrastructurel majeur : absence de réseau d’eau potable, inexistence de système d’assainissement, imperméabilisation des sols perturbant la recharge des nappes phréatiques (Jérôme et al., 2021).

Les observations et analyses présentées ici reposent sur des enquêtes de terrain conduites entre 2016 et 2020. Depuis cette période, l’aggravation de l’insécurité dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, où environ 80% du territoire échappe désormais au contrôle de l’État, a rendu impossible toute actualisation des données par de nouvelles investigations empiriques. Néanmoins, les dynamiques hydrosocialesidentifiées conservent toute leur pertinence analytique et permettent de comprendre les mécanismes structurels à l’œuvre dans ces espaces de précarité.

Cette situation n’est pas simplement le résultat d’un manque de ressources ou de développement technique insuffisant. Elle reflète des processus historiques d’exclusion, d’inégalités structurelles et de choix politiques qui ont façonné l’urbanisation haïtienne (Emmanuel, 2009). La désorganisation de la planification urbaine a conduit à la prolifération de bidonvilles dépourvus de services de base, créant ce que Jérôme (2018) appelle des « territoires hydrosociaux de la précarité ».

Dans ce contexte, 42% de la population haïtienne n’a pas accès à l’eau potable et seulement 28% dispose d’installations sanitaires améliorées (OMS/UNICEF, 2015). À Canaan, les résidents doivent acheter en moyenne 121,8 litres d’eau par jour, représentant 15 à 20% du panier de consommation des ménages (Jérôme et al., 2017). Cette marchandisation de l’eau met à nu des dynamiques hydrosociales où l’eau devient non seulement une ressource rare mais aussi un vecteur d’accumulation et d’inégalité.

Ces constats vont dans le sens des analyses de Castro (2007), qui souligne que les inégalités d’accès à l’eau dans les villes du Sud sont le produit de choix politiques et de rapports de pouvoir. De même, Allen et al. (2017) montrent que les services informels d’eau et d’assainissement dans les quartiers précaires constituent des formes hybrides de gouvernance urbaine. Enfin, Satterthwaite (2003) rappelle que la vulnérabilité des populations urbaines pauvres face auxdéficits infrastructurels est indissociable des processus historiques d’exclusion et de marginalisation.
 
Systèmes formels et informels : une coexistence conflictuelle
L’approche hydrosociale permet de comprendre les interactions complexes entre les systèmes formels et informels d’approvisionnement en eau. À Port-au-Prince, le service public de l’approvisionnement en eau potable peine à fournir des services à l’ensemble de la population. Face à cette défaillance étatique, des systèmes informels se sont développés : comités d’eau pour la gestion de l’eau au sein des communautés , vendeurs ambulants, camions-citernes privés (Jérôme et al., 2017).

Ces arrangements hybrides, que Boelens (2009) qualifie de « mariage forcé » entre modes étatiques et coutumiers d’organisation territoriale, constituent la réalité hydrosocialedes bidonvilles. L’État, incapable d’assurer l’accès de l’eau à la population , s’appuie paradoxalement sur les infrastructures et organisations informelles qui ont la capacité de fournir de l’eau à la population. Les comités d’eau de Port-au-Prince, apparus dans les années 1990, vendent l’eau aux habitants des bidonvilles avec une petite marge de benefice, qui  estréinvestie dans des infrastructures communautaires (Bras et al., 2016).

Cette coexistence n’est cependant pas harmonieuse. Elle génère des tensions autour de la légitimité, du contrôle des ressources et de la qualité du service. Les territoires hydrosociaux des quartiers précaires sont ainsi marqués par une pluralité institutionnelle où s’affrontent et s’accommodent différents régimes de droits, de savoirs et de pratiques relatifs à l’eau.
Ces dynamiques rejoignent les observations de Cleaver & Toner (2006), qui montrent que les institutions hybrides de gestion de l’eau dans les contextes africains reposent sur des arrangements informels souvent conflictuels. De même, Allen et al. (2017) soulignent que les services informels d’eau et d’assainissement dans les villes du Sud global constituent des formes de gouvernance urbaine hybrides, révélant à la fois résilience et inégalités. Enfin,   Albuquerque (2012) rappelle que l’accès à l’eau dans les bidonvilles doit être analysé comme une question de droits humains, où les systèmes informels pallient les défaillances étatiques mais ne garantissent pas l’équité.
 
Droits à l’eau et justice hydrosociale
La perspective hydrosociale met en lumière la dimension politique de l’accès à l’eau. Jérôme et al. (2021) démontrent que la situation des bidonvilles haïtiens ne constitue pas seulement une privation matérielle mais une violation du droit humain à l’eau et à l’assainissement. L’analyse en termes de territoires hydrosociaux révèle comment les inégalités d’accès à l’eau s’inscrivent dans des rapports de pouvoir plus larges structurant l’espace urbain.

Les changements globaux, notamment le dérèglement climatique, accentuent la pénurie d’eau et compliquent davantage la gestion efficace des ressources hydriques. Dans ce contexte, la prolifération des bidonvilles a un effet défavorable sur le cycle hydrologique en réduisant les surfaces perméables et en perturbant la recharge des nappes souterraines (Jérôme et al., 2021). Ces perturbations hydrologiques sont indissociables des processus sociaux d’urbanisation précaire et d’exclusion.
La lutte pour l’accès à l’eau dans les bidonvilles constitue ainsi une lutte pour la reconnaissance, la dignité et la citoyenneté. Comme le soulignent Boelens et al. (2016), les territoires hydrosociaux sont des sites de contestation où s’expriment des revendications d’équité et de justice. L’eau n’est pas seulement H2O mais un élément constitutif de l’identité, de l’appartenance et du droit à la ville. En outre, les Nations Unis(2010) ont consacré le droit à l’eau et à l’assainissement comme fondamental pour la dignité humaine. De même, Sultana & Loftus (2012) insistent sur la dimension politique et émotionnelle des luttes hydriques, en montrant que l’accès à l’eau est indissociable des revendications de justice sociale.Enfin, Mehta (2014) rappelle que les inégalités d’accès à l’eau sont produites par des choix politiques et économiques, et doivent être analysées comme des injustices structurelles plutôt que comme des déficits techniques.
 
La pertinence analytique du cadre hydrosocial
Dépasser les approches techno-managériales
Le premier apport de la théorie hydrosociale pour l’analyse des quartiers précaires haïtiens réside dans sa capacité à dépasser les approches techno-managériales dominantes. Ces dernières, héritées du paradigme hydraulique étatique, tendent à réduire les problèmes d’eau à des questions d’infrastructures, d’efficience technique et de bonne gouvernance (Linton et Budds, 2014).
Or, comme le montre le cas de Canaan, les défis hydriques des bidonvilles ne peuvent se résoudre par la simple extension des réseaux. Ils nécessitent une transformation des relations sociales, des structures de pouvoir et des imaginaires qui produisent et reproduisent les inégalités (Emmanuel, 2009). Le cadre hydrosocial invite à politiser les enjeux d’eau en révélant comment des choix présentés comme techniques sont en réalité profondément politiques. Dans cet ordre d’idée, les travaux de Swyngedouw(2004), démontrent que l’urbanisation de l’eau est indissociable des rapports de pouvoir et des logiques sociales. De même, Bakker (2010) souligne que la privation et la marchandisation de l’eau transforment un problème technique en enjeu politique et social. Pour finir, Castro (2007) rappelle que la gouvernance de l’eau doit être comprise comme un champ de lutte où se confrontent visions technocratiques et revendications citoyennes.

Visibiliser les savoirs et pratiques locaux
La théorie hydrosociale accorde une attention particulière aux savoirs, pratiques et organisations locales souvent marginalisés par les discours experts (Boelens, 2015). Dans les bidonvilles haïtiens, les habitants ont développé des stratégies sophistiquées d’accès et de gestion de l’eau : négociation avec les vendeurs, constitution de comités, création de systèmes de redistribution, mobilisation de solidarités de voisinage (Jérôme, 2018).
Ces arrangements, bien que nés de la nécessité, constituent des formes de connaissance et d’innovation hydrosociale que les approches conventionnelles ignorent. L’analyse en termes de cycle hydrosocial permet de reconnaître leur légitimité et d’envisager leur articulation avec les systèmes formels. Elle invite à penser la pluralité institutionnelle non comme un problème à résoudre mais comme une ressource potentielle pour des modes de gouvernance plus inclusifs et adaptés aux réalités locales. Dans ce sens, Cleaver (2012) souligne l’importance des « bricolages institutionnels » dans la gestion communautaire de l’eau, révélant la créativité des populations face aux contraintes. De même, Ostrom (1990) montre que les communautés locales développent des règles et pratiques durables pour gérer les ressources communes, souvent plus efficaces que les dispositifs étatiques. Enfin, Sultana (2011) rappelle que les savoirs locaux ne sont pas seulement techniques mais aussi émotionnels et relationnels, participant à la construction d’identités collectives autour de l’eau.
 
Comprendre les dynamiques de pouvoir
Enfin, le cadre hydrosocial offre des outils pour analyser les relations de pouvoir qui structurent l’accès à l’eau. Il révèle comment certains acteurs parviennent à définir ce qui compte comme eau légitime, connaissance valide, droit acceptable (Hommes et al., 2020). Dans le contexte haïtien, cela éclaire les processus par lesquels les populations des bidonvilles sont exclues des circuits formels d’approvisionnement, tout en étant rendues responsables de leur propre situation, une dynamique que Swyngedouw(2004) qualifie de « dépolitisation technocratique» des enjeux hydriques.
La perspective hydrosociale permet également de comprendre les mécanismes de résistance et de réappropriation. Les comités d’eau, par exemple, ne sont pas de simples palliatifs à la défaillance étatique mais des espaces de construction d’une citoyenneté hydraulique alternative (Jérôme et al., 2017). Ils incarnent des territoires hydrosociaux contre-hégémoniques qui contestent les logiques dominantes de marchandisation et d’exclusion. Elles rejoignent les observations de Cleaver(2012) sur les « bricolages institutionnels », qui montrent comment les communautés marginalisées inventent des règles et des arrangements hydrides pour gérer l’eau de manière autonome.

De plus, les luttes pour l’eau dans les quartiers précaireshaïtiens s’inscrivent dans une dynamique plus large de justice hydrosociale. Comme le rappellent Sultana et Loftus (2012), l’eau est à la fois une ressource matérielle et un objet politique et émotionnel, où les revendications d’accès se confondent avec des luttes pour la dignité et la reconnaissance. Dans ce sens, les comités d’eau ne sont pas seulement des structures de gestion mais des espaces de résistance symbolique, où se redéfinissent les droits et les identités collectives.
 
Conclusion : vers une gouvernance hydrosociale inclusive

L’application de la théorie hydrosociale à l’analyse de la gestion de l’eau dans les quartiers précaires haïtiens démontre sa pertinence et sa puissance heuristique. En conceptualisant l’eau et la société comme mutuellement constitutives, cette approche permet de saisir les dimensions matérielles, symboliques et politiques des enjeux hydriques dans les bidonvilles.
Les cas de Port-au-Prince et de Canaan révèlent comment les territoires hydrosociaux de la précarité sont produits par des processus historiques d’exclusion, des choix politiques et des rapports de pouvoir inégaux. Ils montrent également comment les populations développent des arrangements hydrosociauxinnovants face aux défaillances étatiques, créant des formes hybrides de gouvernance qui méritent reconnaissance et soutien.

Pour relever les défis hydriques des quartiers précaires, il est nécessaire de dépasser les solutions purement techniques pour adopter des approches attentives aux dimensions sociales, politiques et culturelles de l’eau. Cela implique de reconnaître la légitimité des savoirs et pratiques locaux, de démocratiser la gouvernance hydrique et de questionner les inégalités structurelles qui produisent la précarité.

La théorie hydrosociale offre ainsi non seulement un cadre analytique mais aussi une orientation normative vers plus de justice et d’équité hydrosociales. Elle invite à repenser les politiques de l’eau dans les villes du Sud non comme des questions de déficit infrastructurel à combler mais comme des enjeux de transformation sociale visant à garantir le droit à l’eau pour tous, dans le respect de la dignité et de la citoyenneté de chacun. De ce fait, Metha (2014) dans ses travaux insiste sur la nécessité d’intégrer les dimensions sociales et culturelles dans les politiques de l’eau. De mêmeMolinga (2008) souligne que la gouvernance hydrique doit être comprise comme un processus politique traversé par des rapports de pouvoirs et des conflits. Enfin, United Nations (2010) rappelle que le droit à l’eau et à l’assainissement est un droit fondamental, et que sa réalisation implique des approches inclusives et participatives.
 

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Yolette JEROME
Centre de Recherche et d’Appui aux Politiques Urbaines (CRAPU)
Université Quisqueya
UR 6-1 AIHP-GEODE Caraïbe
Universite des Antilles
https://orcid.org/0000-0002-1153-357X yojero25@yahoo.fr