Port-au-Prince, le 5 mars 2026.- La «Fondasyon Je Klere» (FJKL) tire la sonnette d’alarme face à plusieurs contrats signés par le gouvernement du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, qu’elle qualifie de « léonins ». Dans un rapport publié mardi 4 mars 2026, l’organisation affirme que ces accords, conclus notamment dans les secteurs pénitentiaire, douanier et sécuritaire, pourraient engager lourdement l’État haïtien sur plusieurs décennies, au détriment de sa souveraineté et de ses intérêts financiers.
Une alerte sur des engagements jugés dangereux
Dans son rapport, la Fondasyon Je Klere établit un parallèle entre la situation actuelle et les décisions historiques qui ont lourdement pesé sur l’économie nationale, notamment la dette de l’indépendance acceptée sous le gouvernement de Jean-Pierre Boyer.
Selon l’organisation, certains contrats récemment signés par les autorités de facto pourraient avoir des conséquences similaires en engageant durablement l’État haïtien dans des accords jugés déséquilibrés.
La FJKL souligne qu’en période de crise institutionnelle, les autorités disposent en principe de pouvoirs limités et ne devraient pas conclure d’accords susceptibles d’affecter durablement les prérogatives régaliennes de l’État, telles que la sécurité, la fiscalité ou le contrôle des frontières.
Une concession pénitentiaire jugée exorbitante
L’un des contrats pointés du doigt concerne la construction et l’exploitation de trois prisons modernes à Port-au-Prince, Jacmel et Fort-Liberté. L’accord, signé pour 50 ans avec la société Metric Facility S.A., prévoit que l’entreprise finance la construction et assure l’exploitation des établissements.
Mais selon les calculs présentés par la FJKL, la situation serait largement défavorable à l’État. Alors que la construction coûterait environ 85 millions de dollars, Haïti pourrait verser plus de 6 milliards de dollars sur cinquante ans pour l’occupation et la gestion des infrastructures.
L’organisation critique également l’absence d’appel d’offres et le fait que la quasi-totalité des risques financiers du projet serait supportée par l’État haïtien.
Le contrat Evergreen dans le viseur
Le rapport analyse également un accord signé avec la firme Evergreen Trading System Limited, visant à restructurer et moderniser les services douaniers et d’immigration du pays.
Ce contrat de 10 ans prévoit notamment :
- un paiement initial de 13,6 millions de dollars pour la mise en œuvre du projet ;
- une redevance mensuelle équivalente à 3 % de la valeur totale des importations ;
- une prime de performance pouvant atteindre 20 % des recettes douanières supplémentaires.
Pour la FJKL, ces conditions sont particulièrement avantageuses pour l’entreprise. L’organisation estime qu’avec le seuil minimal de recettes fixé dans le contrat, la firme pourrait percevoir plus d’un milliard de dollars sur dix ans, même sans amélioration significative des performances douanières.
Un contrat sécuritaire entouré de secret
Un troisième accord, signé avec la société Windward Wyoming LLC, concerne le soutien technique et opérationnel à la Police nationale d’Haïti (PNH) dans la lutte contre les gangs armés.
Selon les informations recueillies par la FJKL, ce contrat représenterait environ 52 millions de dollars par an. Les premiers décaissements auraient déjà atteint près de 35,5 millions de dollars durant les huit premiers mois d’exécution.
L’organisation affirme toutefois ne pas avoir eu accès à la version officielle signée du document, les autorités invoquant son caractère confidentiel.
Une question de souveraineté
Au-delà des aspects financiers, la «Fondasyon Je Klere» estime que ces contrats constituent une délégation inacceptable de fonctions régaliennes à des entreprises privées étrangères.
Elle appelle à la création d’une commission parlementaire d’enquête dès le rétablissement de l’ordre constitutionnel afin d’examiner les conditions de signature de ces accords et d’évaluer leur impact sur la souveraineté nationale.
Cette polémique intervient dans un contexte de crise institutionnelle et sécuritaire prolongée en Haïti. Face à l’effondrement de certaines capacités de l’État, les autorités ont multiplié les partenariats avec des acteurs privés internationaux pour renforcer la sécurité, moderniser les douanes ou développer des infrastructures publiques.
Cependant, pour plusieurs organisations de la société civile, dont la «Fondasyon Je Klere», ces initiatives soulèvent de sérieuses interrogations sur la transparence des décisions publiques et sur le risque de voir certaines compétences stratégiques de l’État transférées à des acteurs privés.
W.A.























