©️photo : Portail Info Bénin
Pétion-ville, le 20 mai 2026.- Elles ne font pas de bruit dans les débats politiques, n’apparaissent pas dans les discours officiels, et pourtant, sans elles, les mangues de la Grand’Anse seraient moins généreuses, les pois moins abondants, et les assiettes de millions d’Haïtiens encore plus vides. Les abeilles travaillent en silence, et c’est peut-être pour cela qu’on les oublie si facilement. En cette Journée mondiale des abeilles, le 20 mai, un regard sur ce que ces insectes font et ce que nous leur devons.
Un tiers de la production alimentaire mondiale dépend de l’activité pollinisatrice des abeilles, selon la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) et le PNUE (Programme des Nations Unies pour l’environnement). À l’échelle planétaire, 75 % des cultures vivrières et 35 % des terres agricoles reposent sur la pollinisation, qui assure également près de 90 % de la reproduction des plantes sauvages à fleurs, avait informé l’IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques) en 2016. En Haïti, où plus de la moitié de la population dépend de l’agriculture, cette réalité prend un relief particulier : sur les mornes du Sud ou dans les vergers de la Grand’Anse, les mangues, les avocats, les agrumes et les pois doivent une bonne part de leur fécondité à ces insectes aux ailes transparentes.
Dans la commune de Bonbon, arrondissement de Jérémie, l’apiculture a prouvé qu’elle pouvait transformer une existence. Ilarion Célestin, apiculteur local soutenu dans le cadre d’un projet de lutte contre la désertification mené par la FAO et le ministère haïtien de l’Environnement, est passé d’une production d’environ deux gallons de miel par an à près de 270 gallons. Avec ce revenu, il a envoyé ses enfants à l’école, construit sa maison et acheté du bétail. Actuellement, un gallon se vend environ 9 000 gourdes à Port-au-Prince.
Ce succès n’est pas le fruit du hasard. La FAO, avec le soutien financier de l’Union européenne, a fourni 600 ruches modernes à 60 apiculteurs regroupés en deux organisations dans les communes de Bonbon et des Abricots, et fait transplanter près de 15 000 plantules mellifères sur 30 hectares autour des ruchers. L’Organisation des Apiculteurs de Bonbon (OAB) et l’Association des Apiculteurs des Abricots (AAA) commercialisent aujourd’hui leur production sous un label commun, esquissant les contours d’une filière structurée.
Des ruches aux réseaux sociaux, une filière qui cherche sa voix
Plus au nord, dans la commune de Moron, également en Grand’Anse, l’association APESE Haïti collabore avec le Gwoup Famm Tet Kolé Rosali pour moderniser les pratiques apicoles et offrir un revenu complémentaire aux populations rurales, particulièrement fragilisées depuis le passage de l’ouragan Matthew en 2016. L’apiculture y est pensée autant comme levier économique que comme outil de résilience pour les femmes paysannes.
À Port-au-Prince, Nesly Paul, journaliste reconverti en entrepreneur apicole, incarne une autre façon de défendre les abeilles. Fondateur de Myèl Lakay / Miel Pur, il utilise les réseaux sociaux pour valoriser le miel haïtien et élargir le cercle des consommateurs. Sa logique est simple : « Investir dans ce secteur, c’est investir dans la biodiversité, c’est encourager un environnement vert. » Plus de consommateurs, plus d’apiculteurs, plus d’abeilles et mécaniquement, une meilleure pollinisation.
Ces réussites se heurtent pourtant à une réalité nationale alarmante. Plus de 85 % des bassins versants haïtiens seraient dans un état critique ou totalement déboisés, entraînant une érosion des terres arables aux conséquences directes sur l’agriculture. Sans arbres, pas de fleurs ; sans fleurs, pas d’abeilles. La déforestation fait disparaître des espèces fruitières, forestières et herbacées, tandis que plusieurs espèces endémiques de faune – mammifères, reptiles, oiseaux – sont aujourd’hui menacées ou ont déjà disparu, selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Les changements climatiques aggravent encore la situation : lors des sécheresses, les abeilles doivent parcourir de plus grandes distances pour trouver nectar et eau, réduisant d’autant la production de miel.
En ce 20 mai, le bourdonnement discret des abeilles rappelle une vérité simple : protéger les pollinisateurs, c’est protéger les écosystèmes et en Haïti, c’est aussi protéger les récoltes, les revenus et les assiettes de millions de personnes. Former davantage d’apiculteurs, encadrer l’usage des pesticides, replanter des essences mellifères : les pistes sont connues, les expériences existent, les résultats sont là. Il reste à leur accorder la place qu’elles méritent au cœur des priorités nationales.
Jacques Wheps CASTIL
























