
Ce qu’il faut retenir. Haïti ne peut pas compter sur les marchés carbone comme bouée de sauvetage immédiate : son taux de déforestation la place probablement hors des critères d’éligibilité des principaux mécanismes existants. Mais des solutions concrètes existent : le charbon vert à base d’acacias, l’agroforesterie, et des programmes de paiements pour services environnementaux financés localement. Elles demandent un minimum de sécurité, de gouvernance et de formation, et de la volonté politique de traiter les vraies causes du problème.
Pétion-Ville, le 8 mai 2026.- Haïti a perdu l’essentiel de sa couverture forestière. Aujourd’hui, moins de 3 % du territoire est boisé, contre plus de 60 % il y a deux siècles. Dans ce contexte de déforestation avancée, les mécanismes financiers liés au carbone et à la conservation sont-ils des solutions accessibles ? L’analyse d’un spécialiste international invite à la lucidité, et ouvre des pistes concrètes.
Pourquoi Haïti a-t-elle perdu ses forêts ?
La déforestation haïtienne n’est pas une fatalité naturelle. Elle est le produit de causes multiples et imbriquées : une dépendance historique au charbon de bois comme source d’énergie domestique, des pratiques agricoles qui ne peuvent plus s’appuyer sur la jachère en raison de la pression démographique, une insécurité foncière généralisée qui pousse les paysans à défricher pour s’approprier des terres, et une gouvernance forestière défaillante où les lois existent mais restent inappliquées.
Les marchés carbone : à quoi ça sert vraiment ?
Le marché carbone permet à des entreprises, des États ou des organisations de compenser leurs émissions de gaz à effet de serre en finançant des projets qui réduisent ces émissions ailleurs, typiquement des projets de reboisement ou de protection de forêts. Ce projet génère alors des « crédits carbone », une sorte de certificat attestant qu’une tonne de CO₂ a été évitée ou stockée. Il existe deux types de marchés : le marché réglementé (où les entreprises ont des obligations légales de réduction) et le marché volontaire (où elles achètent des crédits par choix, souvent pour des raisons de réputation ou de RSE – Responsabilité Sociétale des Entreprises).
Mais obtenir ces crédits n’est pas automatique. Trois conditions sont exigées. D’abord, l’additionnalité : le projet ne doit pas être rentable par lui-même – une plantation maraîchère par exemple – parce qu’elle est déjà lucrative, n’y est tout simplement pas éligible. Ensuite, la permanence : le carbone stocké dans les arbres doit le rester durablement, ce qu’un incendie ou une coupe illégale peut remettre en cause du jour au lendemain. Enfin, l’absence de fuites : protéger une forêt à un endroit ne doit pas simplement déplacer la déforestation ailleurs. Ce sont ces exigences cumulées qui rendent les marchés carbone forestiers à la fois prometteurs et techniquement difficiles à maîtriser.
Selon le professeur Alain Karsenty, avoir beaucoup de forêts ou un grand stock de carbone ne suffit pas pour toucher des paiements. Ce qui est rémunéré, c’est la réduction active de la déforestation ou l’augmentation mesurable du stock de carbone. Un pays qui conserve sa forêt parce qu’il n’a pas les moyens de l’exploiter ne perçoit rien automatiquement. Haïti n’est probablement pas éligible aux principaux mécanismes de paiement forestier international en raison d’un taux de déforestation trop élevé, soutient le spécialiste.
Haïti illustre à la fois l’urgence et les limites de ces mécanismes. Avec moins de 3 % de couverture forestière et un taux de déforestation qui dépasse vraisemblablement le seuil de 0,5 % annuel requis par les principaux mécanismes internationaux, le pays n’est probablement pas éligible aux paiements carbone existants – il n’y a tout simplement plus assez de forêts à protéger pour générer des crédits significatifs. C’est là qu’intervient une alternative concrète : planter des acacias et des eucalyptus, deux espèces à croissance rapide adaptées à des contextes de dégradation avancée, explique M. Karsenty.
L’acacia présente un avantage particulier : en tant que légumineuse – de la même famille botanique que les haricots ou les lentilles – il fixe l’azote atmosphérique grâce à des bactéries logées dans ses racines et régénère naturellement la fertilité des sols épuisés, permettant d’alterner après six à sept ans une culture vivrière comme le manioc sans engrais chimiques. Cela crée une filière de charbon vert durable, produit à partir de plantations dédiées plutôt qu’en puisant dans les dernières forêts naturelles. Ces projets ne génèrent pas de gros volumes de crédits carbone, mais ils s’inscrivent dans une logique de contribution environnementale qui ouvre la voie à d’autres formes de financement – certificats biodiversité, paiements pour services environnementaux (PSE) – à condition de s’appuyer sur des communautés locales organisées et stables.
Ce qui est possible malgré tout : l’agroforesterie et le charbon vert
Pour un pays sans grande couverture forestière comme Haïti, deux pistes sont particulièrement adaptées. La première, c’est le développement de plantations d’arbres à croissance rapide pour produire du charbon de bois de façon durable. La deuxième piste, c’est l’agroforesterie : associer des arbres (cacao, café, voire des arbres fruitiers) à des cultures agricoles. Ce système produit du bois, des revenus agricoles, et peut générer quelques crédits carbone ou des certificats biodiversité dans le cadre de mécanismes de financement plus souples.
Des paiements pour services environnementaux adaptés au contexte haïtien ?
Les paiements pour services environnementaux (PSE) consistent à rémunérer des communautés ou des agriculteurs pour qu’ils adoptent des pratiques qui préservent la nature : planter des arbres, ne pas défricher, restaurer des zones dégradées. C’est une approche qui peut fonctionner même dans des contextes institutionnels difficiles, à condition de travailler à l’échelle des communautés locales et d’impliquer les autorités sous-nationales (les maires, les ASECs et CASECs).
Le financement peut être national. Pour Haïti, l’expert propose des assiettes fiscales originales adaptées à la réalité économique du pays : une petite redevance sur les unités de téléphonie mobile, sur les boissons sucrées, sur l’accès aux réseaux sociaux… Ces montants paraissent modestes par unité, mais avec plusieurs millions de consommateurs, ils peuvent alimenter un fonds national pour l’environnement. Cette disposition peut envoyer un signal fort : les bailleurs de fonds internationaux s’engagent beaucoup plus facilement lorsqu’un pays mobilise ses propres ressources, même symboliquement. Il s’agit d’une question d’appropriation nationale.
La gouvernance, nerf de la guerre
Aucun mécanisme financier ne peut fonctionner durablement sans un minimum de sécurité et de gouvernance. En Haïti, l’insécurité limite les interventions à certaines zones. Mais là où c’est possible, des projets pilotes de PSE, de reboisement communautaire ou même de crédits carbone à petite échelle peuvent être mis en place.
La clé est d’associer les autorités locales aux bénéfices – non pour les enrichir, mais pour financer leurs capacités de contrôle et de gestion des ressources naturelles. Un projet qui verse une partie de ses revenus au service local des eaux et forêts pour renforcer ses moyens d’action a beaucoup plus de chances de durer.
La corruption et l’absence d’État de droit sont parmi les principales causes de déforestation. Investir dans la justice et le contrôle forestier est aussi une politique climatique.
Former les cadres : un préalable indispensable
À plus long terme, l’enjeu pour Haïti est de former une génération de spécialistes capables de concevoir, négocier et mettre en œuvre des politiques publiques environnementales adaptées au contexte national. Les marchés carbone, les PSE, les certificats biodiversité sont des instruments complexes qui exigent des compétences techniques et juridiques solides.
La création d’une chaire ou d’un pôle académique dédié aux enjeux environnementaux et climatiques pourrait constituer un point d’ancrage durable, un espace de formation qui accueille aussi les décideurs publics au fur et à mesure que la situation du pays évolue.
Quetya AUBIN























