Port-au-Prince, le 30 mai 2026.- Malgré une inflation en baisse à 20,6 % en mars 2026 et un taux de change stabilisé autour de 130 gourdes grâce aux injections de la BRH et à la bouée de sauvetage de 1,27 milliard de dollars de la diaspora, l’économie réelle d’Haïti reste paralysée par l’insécurité. Face au choc pétrolier mondial et à la baisse de l’activité interne (-1,1 %), le système bancaire affiche une santé insolente alors que plus de la moitié de la population bascule dans l’insécurité alimentaire.
L’illusion des chiffres face à l’urgence humanitaire
Sur le papier, les derniers indicateurs de la Banque de la République d’Haïti (BRH) pour le deuxième trimestre de l’exercice fiscal 2025-2026 affichent des motifs de satisfaction technique. Le taux de change fait preuve d’une stabilité remarquable, oscillant entre 130 et 131 gourdes pour un dollar américain. Mieux encore, la tendance désinflationniste amorcée fin 2025 s’est poursuivie, ramenant l’inflation annuelle à 20,6 % en mars, contre 25 % en décembre dernier.
Pourtant, derrière cette vitrine macroéconomique, le moteur de l’appareil productif national tourne à vide. Terrassée par la crise sécuritaire, l’activité économique globale s’est repliée de 1,1 % ce trimestre. Le drame est avant tout humain : l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) recense désormais près de 1,45 million de déplacés internes, fuyant les violences. Ce déracinement massif a asphyxié le secteur agricole. Résultat : 5,83 millions d’Haïtiens, soit 52 % de la population, souffrent d’insécurité alimentaire aiguë.
Le double coup de massue : Pétrole et inégalités de crédit
Pour ne rien arranger, les tensions géopolitiques au Moyen-Orient et le blocage du détroit d’Ormuz ont fait bondir le prix du baril de pétrole brut au niveau mondial à plus de 100 dollars ÉU. Une onde de choc immédiatement ressentie à la pompe en Haïti le 31 mars, avec des hausses brutales de la gazoline (+29,46 %) et du diesel (+37,10 %). Bien que le gouvernement tente de compenser ce choc par une révision du salaire minimum à 1 000 gourdes pour la sous-traitance, le coût transversal du transport menace déjà d’inverser la baisse de l’inflation.
L’accès à la richesse reste également profondément inégalitaire et centralisé. Le département de l’Ouest capte à lui seul plus de 75,81 % des crédits octroyés par le système financier. Plus frappant encore, la division sexuelle du travail et du capital reste ancrée dans les structures : les hommes s’accaparent 61,80 % des crédits en gourdes et jusqu’à 76,16 % des prêts en dollars, reléguant les initiatives économiques des femmes au second plan.
Un système bancaire solide mais frileux
Au milieu de ce marasme, les banques haïtiennes affichent une résilience insolente. Les bénéfices nets du secteur ont bondi de 7,7 % pour atteindre 2,56 milliards de gourdes. Rassurées par les moratoires de la Banque centrale sur les créances douteuses, elles renforcent leur rentabilité mais se montrent frileuses envers l’économie réelle : le portefeuille brut de crédits a chuté de 19 %, signe que les banques préfèrent placer leur argent dans les Bons BRH plutôt que de risquer des prêts dans un contexte si incertain.
Pour maintenir ce navire à flot, le gouverneur Ronald Gabriel réaffirme l’engagement de la BRH à éponger les liquidités excédentaires pour contenir les prix et à intervenir massivement sur le marché des changes (74,24 millions de dollars injectés ce trimestre). Pour humaniser son action et toucher enfin les provinces, la Banque centrale annonce la restructuration régionale de son programme pro-croissance et le lancement du plan « Booster PME III », ciblant spécifiquement les entreprises dirigées par des femmes. Une lueur d’espoir pour que l’économie ne soit plus seulement une affaire de chiffres, mais une réalité de subsistance pour chaque foyer haïtien.
W. A.



























