Port-au-prince, le 10 janvier 2026.- Le décret du Conseil présidentiel de transition (CPT) « encadrant l’exercice de la liberté d’expression, portant prévention et répression des délits de diffamation et de presse » suscite une vive levée de boucliers. Pour les journalistes et patrons de médias Godson Pierre et Jacques Sampeur, ce texte marque un recul majeur des libertés fondamentales, criminalise l’expression journalistique et rompt avec l’esprit de la Constitution de 1987 ainsi qu’avec les standards internationaux.
Invités ce samedi sur magik 9 à analyser le décret, Godson Pierre et Jacques Sampeur ont livré une critique sévère, tant sur la forme que sur le fond. Pour Godson Pierre, le premier vice du texte réside dans son déficit de légitimité. Adopté sans véritables consultations des associations de journalistes, des médias et des acteurs de la société civile, le décret rompt avec la tradition de dialogue nécessaire à toute réforme touchant un droit fondamental comme la liberté d’expression.
Le journaliste souligne également une contradiction majeure avec la Constitution de 1987, qui consacre la liberté d’expression et écarte toute législation contraire à son esprit. Or, selon lui, le décret s’inscrit dans une logique pénale lourde, assimilant les délits de presse à des crimes, avec à la clé des peines d’amende et d’emprisonnement. Une orientation à contre-courant des normes internationales, notamment celles promues par l’UNESCO et le système interaméricain, qui privilégient le traitement civil des litiges liés à la presse plutôt que la pénalisation.
Godson Pierre s’attarde aussi sur la sémantique du texte, en particulier l’article premier, qui parle de « prévenir et réprimer ». Une formulation jugée révélatrice d’un esprit de contrôle et de sanction plutôt que de protection. Il relève enfin une faille majeure : l’absence de définition claire de la diffamation, ouvrant la porte à l’arbitraire et à l’insécurité juridique pour les journalistes.
De son côté, Jacques Sampeur replace le débat dans une perspective plus large. Pour lui, la presse est par essence un contre-pouvoir, indispensable dans une démocratie fragilisée. Toute tentative de l’« encadrer » par décret, surtout en période de transition, équivaut à une volonté de museler la critique et de favoriser l’autocensure, notamment chez les jeunes journalistes.
Rappelant les précédentes tentatives de contrôle étatique de la presse en Haïti, Sampeur affirme qu’aucune loi imposée sans consensus ne peut durablement tenir. Il met en garde contre une dérive autoritaire, où la répression de l’expression servirait de substitut à l’absence de gouvernance, de justice fonctionnelle et de sécurité.
Pour les deux intervenants, ce décret ne répond pas aux véritables défis du pays. Au lieu de protéger la liberté d’expression tout en responsabilisant les acteurs des médias, il risque d’affaiblir davantage l’espace démocratique, dans un contexte déjà marqué par l’insécurité, l’impunité et la défiance envers les institutions.
W. A.























