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L’Intelligence Artificielle au service de la résilience agricole haïtienne : Le projet AIPAGRI pour une détection précoce des stress climatiques


Par Max François MILLIEN
 
L’agriculture haïtienne, pilier de l’économie nationale et dela sécurité alimentaire, est fortement menacée par l’intensification du changement climatique. Les cultures essentielles comme le haricot, le maïs et le riz sont particulièrement vulnérables aux maladies et aux stress abiotiques (hydrique et thermique). Face à l’absence de technologies d’alerte précoce adaptées, le projet AIPAGRI (Application de l’Intelligence Artificielle pour transformer l’Agriculture Haïtienne) propose une solution technologique de rupture. Financé par le Fonds BRH pour la Recherche et le Développement (FRD-BRH), AIPAGRI vise à développer un système basé sur l’apprentissage profond (deep learning) pour la surveillance, la détection automatique et la prédiction de ces stress. Ce projet, porté par un Laboratoire de la Faculté des Sciences de l’Agriculture et de l’environnement (AgroUniQ Lab del’Université Quisqueya (et l’Equipe de Recherche pour le Changement Climatique (ERC2), marque une étape décisive dans le renforcement de la production scientifique nationale au service des politiques publiques agricoles avisées.
 
1. Contexte : Les défis de la production agricole face à la crise climatique

Le haricot, le maïs et le riz constituent la base de la consommation quotidienne en Haïti. Leur production soutient des millions de ménages agricoles, mais elle est aujourd’hui entravée par une conjonction de facteurs :  maladies végétales récurrentes,  dégradation de la fertilité des sols et  phénomènes climatiques extrêmes (sécheresses, vagues de chaleur) qui exacerbent les stress hydriques et thermiques (Duvil et al., 2024).
Le diagnostic sur le terrain est souvent tardif, réalisé à l’œil nu par des agriculteurs ne disposant pas de technologies d’appui à la décision. Il en résulte des pertes agricoles et économiques considérables, et une incapacité structurelle à anticiper les risques à l’échelle d’une parcelle ou d’une région. Ce déficit d’information est d’autant plus critique que l’absence de références phytopathologiques et de cartographies des sols à jour constitue un obstacle majeur à la formulation de solutions durables.
 
2. Le pari technologique : L’Intelligence Artificielle et le Deep Learning

Le projet AIPAGRI répond à ce besoin crucial en proposant de doter l’agriculture haïtienne d’outils numériques sophistiqués. L’objectif est la mise au point d’une technologie capable de surveiller, détecter automatiquement et prédire les maladies et les stress sur les cultures ciblées.
La solution repose sur l’Intelligence Artificielle (IA), et plus précisément sur l’apprentissage profond (deep learning). Cette approche utilise des réseaux de neurones artificiels pour analyser de très grandes quantités de données visuelles (images de plantes) et environnementales (température, humidité du sol et de l’air). Le système apprend ainsi à reconnaître, souvent avec une plus grande précision et précocité que l’humain, les signes subtils de stress hydrique, thermique ou de pathologies spécifiques.
 
Le processus se décline en trois étapes :

  1. Collecte de données : Acquisition d’une base de données locale (imagerie et données climatiques) spécifique aux conditions haïtiennes.
  2. Modélisation : Entraînement des algorithmes de deep learning pour l’identification des anomalies sur les cultures.
  3. Déploiement : Mise en place d’une interface de diagnostic et d’alerte accessible aux acteurs de terrain, permettant des interventions rapides et ciblées.
     
    3. Un projet ancré dans les structures de recherche de pointe

L’initiative AIPAGRI est le fruit d’une collaboration entre des entités de l’Université Quisqueya, spécialisées dans les domaines du projet :

  • AgroUniQ Lab : Ce laboratoire de recherche, d’innovations et de politiques agricoles , contribue activement via son Axe 4 : Agro-écologie, changement climatique et interactions des systèmes. Le projet AIPAGRI s’aligne parfaitement avec la triple dimension du laboratoire : recherche de pointe, innovation et pertinence sociale.
  • ERC2 (Équipe de Recherche sur les Changements Climatiques) : Rattachée à l’École doctorale « Société et Environnement », l’ERC2 apporte son expertise cruciale sur la variabilité climatique et les impacts sur les écosystèmes continentaux. Le Dr. Jacky DUVIL, chercheur principal d’AIPAGRI, est co-directeur de l’Axe 4 d’AgroUniQ Lab et membre de l’ERC2, assurant ainsi une coordination scientifique robuste entre les domaines de l’agronomie et de la climatologie. Son expérience en évaluation de la vulnérabilité des ménages agricoles au changement climatique (Duvil et al., 2024) est fondamentale pour le succès du projet.
     
    4. Financement stratégique et impact sur les politiques publiques

Le financement du projet par le Fonds BRH pour la Recherche et le Développement (FRD-BRH) témoigne de la reconnaissance du rôle déterminant de la production scientifique dans l’avancement sociétal et la prise de décisions en matière de politique publique.
AIPAGRI illustre parfaitement la mission du FRD-BRH : renforcer l’implication des acteurs principaux dans les domaines d’études pouvant faire avancer les réflexions sur les grandes questions de développement économique et social. En fournissant des données et des diagnostics scientifiques précis, le projet permettra aux autorités et aux organisations de producteurs de formuler des politiques publiques de gestion des risques agricoles plus efficaces, conduisant à un développement intégré et inclusif.
 
Conclusion et Perspectives

Le projet AIPAGRI n’est pas uniquement une avancée technique ; il s’agit d’une innovation institutionnelle qui positionne Haïti comme acteur de la recherche en IA appliquée à l’agriculture. En dotant les agriculteurs et les décideurs d’une capacité d’anticipation, il vise à réduire les vulnérabilités structurelles de la chaîne de production. Ce type de recherche, soutenu par des institutions nationales, représente l’approche essentielle pour trouver des solutions durables aux défis posés par l’adaptation et la résilience face au changement climatique (IPCC, 2022). Le succès d’AIPAGRI ouvrira la voie à l’intégration de l’IA dans d’autres secteurs du développement haïtien.
 

Références bibliographiques

  1. Duvil, J., Feuillet, T., Emmanuel, E., & Paul, B. (2024). Assessing the Vulnerability of Farming Households on the Caribbean Island of Hispaniola to Climate Change. Climate, 12(9), 138. https://doi.org/10.3390/cli12090138
  2. Duvil, J., Durone, J.-B., & Paul, B. (2023). Innovations agricoles en réponse au changement climatique. Dans B. Paul (Éd.), Innovations Agricoles et Agroalimentaires en Haïti (pp. 131–165). Presses Universitaires des Antilles, «Espace, Territoires et Sociétés».
  3. Gabellus, K., Joseph, M., & Paul, B. (2024). Crise de performance économique et facteurs associés dans les exploitations agricoles en Haïti. Études caribéennes, (59). https://doi.org/10.4000/132zk
  4. Intergovernmental Panel on Climate Change (IPCC). (2022). Climate Change 2022: Impacts, Adaptation, and Vulnerability. Contribution of Working Group II to the Sixth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change. Cambridge University Press.
  5. Paul, B., & Ciguino, H. (2025). Bank inclusion in Haiti: Does agricultural assets ownership matter for financial inclusion? Études caribéennes, 60. http://journals.openedition.org/etudescaribeennes/34749.
     

Max François MILLIEN
Laboratoire de Zoonose et Innocuité Alimentaire
Université Quisqueya
maxfrancoismillien@gmail.com