©️Benoît Aquin
Pétion-Ville, le 2 septembre 2025.- Partout où il existe une source sismique, il y a un risque de tremblement de terre, avertit d’emblée l’ingénieur-géologue Claude Preptit. Située sur une faille géologique majeure, Haïti demeure particulièrement exposée à des séismes récurrents et potentiellement destructeurs. Les données scientifiques, tout comme les leçons de l’histoire, soulignent l’urgence d’agir : sans politique de prévention ni autorité étatique forte, la menace sismique continuera de compromettre durablement toute ambition de développement.
Le séisme est un phénomène naturel, mais ses conséquences dramatiques ne relèvent pas uniquement de la fatalité. Comme le souligne l’ingénieur-géologue Claude Preptit, « les désastres résultent en grande partie de graves erreurs dans les constructions et dans l’aménagement du territoire ». Située à la jonction des plaques Caraïbes et Amérique du Nord, Haïti fait partie d’une zone sismiquement active, exposée à des risques permanents.
Dès lors, comprendre cette menace, analyser les vulnérabilités structurelles et sociales, et définir des stratégies de prévention s’imposent comme des impératifs incontournables pour tout projet de développement durable digne de ce nom.
Les failles et la mécanique des séismes
« Haïti est traversée par deux grandes failles actives », explique l’ingénieur-géologue Claude Preptit. La première, la faille de la presqu’île du Sud ( dite faille d’Enriquillo-Plantain Garden ) s’étend de Tiburon à Enriquillo et fut à l’origine du séisme dévastateur du 12 janvier 2010. La seconde, la faille septentrionale, longe la côte nord jusqu’à la République dominicaine.
Ces deux failles accumulent chaque année des contraintes élastiques mesurées par GPS : 6 mm/an pour la première, 12 mm/an pour la seconde (Calais, Manaker et al., 2008). Lorsqu’une rupture survient, l’énergie accumulée est libérée de façon brutale sous forme d’ondes sismiques ( ondes P, ondes S et ondes de surface ) comme le souligne le Bulletin de Géominergie n°9 (BME, 2023). « C’est ce mécanisme qui provoque les vibrations ressenties en surface », rappelle Preptit. Ces secousses peuvent être amplifiées selon la nature des sols, causant des phénomènes tels que la liquéfaction ou les glissements de terrain.

Le risque sismique : menace et vulnérabilité
En gestion des risques, un séisme est considéré comme un aléa naturel qui ne devient un risque que lorsqu’il menace des populations ou des infrastructures vulnérables. « Le problème en Haïti, c’est la fragilité de nos bâtiments », déplore l’ingénieur-géologue Claude Preptit. Les dégâts massifs causés par le séisme du 12 janvier 2010 , 105 000 résidences détruites et plus de 208 000 endommagées, selon le Rapport d’Évaluation des besoins post-catastrophe (PDNA, 2010) — illustrent parfaitement cette vulnérabilité structurelle.
Le Bureau des Mines et de l’Énergie (BME) définit le risque sismique comme la combinaison entre l’aléa ( soit la probabilité qu’un séisme se produise à un endroit donné dans un laps de temps déterminé ) et la vulnérabilité, c’est-à-dire la gravité des conséquences potentielles sur les populations et les infrastructures (BME, Geominergie n°9, 2023).
Une histoire sismique récurrente
L’histoire d’Haïti démontre que les séismes y sont à la fois cycliques et récurrents. En 1751, Port-au-Prince fut entièrement détruite. Moins de vingt ans plus tard, en 1770, un autre séisme frappa violemment la capitale ainsi que le Cap-Haïtien. Le 8 mai 1842, un tremblement de terre d’une magnitude estimée à 8 dévasta le Nord du pays et déclencha un tsunami meurtrier.
Après une longue période d’accalmie, le séisme du 12 janvier 2010 fit plus de 200 000 morts et 1,5 million de sans-abri. Plus récemment encore, le 14 août 2021, un séisme de magnitude 7,2 a frappé la péninsule Sud, causant plus de 2 200 décès et près de 54 000 maisons détruites. Cette mémoire historique nous rappelle que le risque sismique en Haïti n’a rien d’hypothétique : il est réel, permanent et inévitable.
Les zones les plus exposées
« Les régions Sud et Nord sont les plus menacées », insiste l’ingénieur-géologue Claude Preptit. La presqu’île du Sud, qui a été le théâtre du séisme de 2021, concentre un potentiel sismique particulièrement élevé. Le Grand Nord, quant à lui, demeure extrêmement vulnérable : selon le Plan Séisme Nord publié en 2016, un tremblement de terre de magnitude 8 pourrait entraîner plus de 10 % de pertes humaines dans des villes densément peuplées comme le Cap-Haïtien, Fort-Liberté ou Ouanaminthe.
Ces projections alarmantes rappellent l’urgence de renforcer les politiques de prévention et de résilience dans les zones à risque.
Le centre du pays apparaît relativement moins exposé, mais le géologue nuance :
« Même les failles secondaires, comme celle de Léogâne en 2010, peuvent surprendre. »
La construction parasismique : un impératif national
Les séismes sont inévitables, mais les catastrophes ne le sont pas. Le tremblement de terre de 2010 a montré que les pertes humaines et matérielles étaient dues autant à la puissance du séisme qu’à la fragilité des constructions.
Les normes parasismiques doivent donc être au cœur de toute politique de reconstruction et d’aménagement du territoire. Cela implique :
– De concevoir des bâtiments capables de résister aux ondes verticales, de cisaillement et de torsion ;
– De choisir des sites sûrs , éloignés des zones de faille et des sols instables ;
– De mettre en place des sanctions strictes contre les professionnels qui ne respectent pas les normes en vigueur.
Pour Claude Preptit, « il faut investir pour que les maisons puissent résister à un séisme de magnitude supérieure à 7 ». Cela implique une responsabilité partagée entre l’État et les citoyens.
L’État a un rôle central à jouer :
– Définir un code de construction adapté ;
– En imposer le respect strict ;
– Sanctionner les ingénieurs et constructeurs défaillants ;
– Développer des programmes de logements sociaux sûrs pour les plus vulnérables.
Les citoyens, de leur côté, doivent s’impliquer :
– Consulter des professionnels qualifiés ;
– Refuser les constructions improvisées ou non réglementées.
*Prévention, éducation et gestion des risques*
La gestion du risque sismique se déploie en trois phases (BME, Geominergie n°9, 2023) :
Avant :
– Sensibilisation et information préventive ;
– Microzonage sismique ;
– Surveillance et cartographie des failles ;
– Exercices d’évacuation.
Pendant :
– Déclenchement de l’alerte ;
– Sauvetage et premiers secours ;
– Mise en place d’abris d’urgence.
Après :
– Évaluation rapide des dégâts ;
– Soutien aux sinistrés ;
– Reconstruction résiliente, intégrant les leçons du passé
Depuis 2010, Haïti dispose d’un réseau de stations sismiques, de bulletins d’information et d’initiatives de microzonage pour Port-au-Prince et le Grand Nord. Mais les moyens restent insuffisants. Pour Preptit, l’éducation est une priorité : « même au niveau des écoles, il faut intégrer la connaissance des risques sismiques afin que les enfants développent les bons réflexes».
Risques naturels et développement durable
Au-delà du risque sismique, Haïti est exposée à sept menaces majeures : cyclones, inondations, glissements de terrain, séismes, tsunamis, sécheresse et changement climatique. Ces dangers récurrents compromettent directement toute ambition de développement durable.
Comme le rappelle Claude Preptit, « à chaque pas vers le développement, une catastrophe peut tout détruire et obliger à recommencer ». Ainsi, réduire la vulnérabilité face à ces risques naturels n’est pas seulement une nécessité, mais une condition sine qua non pour assurer un progrès économique et social durable en Haïti.
En conclusion, le message de Claude Preptit est sans équivoque : « Les séismes ne sont pas évitables, mais leurs conséquences le sont. » Le renforcement des normes de construction, l’application rigoureuse des sanctions, l’éducation continue aux risques et la consolidation des institutions doivent impérativement devenir des priorités nationales. Car, comme il le rappelle, « si nous ne gérons pas nos risques, ce sont eux qui finiront par nous gérer ».
R. J.





























