Accueil Espace Sciences et Société Gouverner l’université en Haïti : pourquoi un Conseil national de l’enseignement supérieur...

Gouverner l’université en Haïti : pourquoi un Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique est devenu indispensable ?

Yves Fausner PAUL, PhD

E-mail :paulyfaus11@yahoo.com

 

 

Résumé

Depuis plusieurs décennies, Haïti traverse une crise structurelle multidimensionnelle qui fragilise profondément la capacité de l’État à assumer ses fonctions régaliennes, notamment dans le domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Dans ce contexte de vulnérabilité institutionnelle, le droit fondamental des jeunes à une formation universitaire de qualité demeure largement compromis. Le secteur se caractérise par une expansion institutionnelle rapide et largement non régulée, une faible production scientifique et un déficit chronique de gouvernance et de pilotage stratégique.

De nombreuses institutions d’enseignement supérieur (IES) émergent sur l’ensemble du territoire national en l’absence d’un cadre juridique et institutionnel robuste, de mécanismes d’accréditation reconnus et, souvent, avec un personnel enseignant insuffisamment qualifié. Cette situation est aggravée par l’absence d’un dispositif national cohérent de régulation, d’assurance qualité, de planification et d’orientation stratégique, entraînant une fragmentation du système universitaire, une dégradation de la qualité des formations, une faible reconnaissance des diplômes et une contribution limitée de l’université au développement national.

S’appuyant sur une approche méthodologique mixte combinant analyses quantitatives et qualitatives, cet article examine les défis contemporains de l’enseignement supérieur en Haïti et soutient que la création et l’opérationnalisation d’un Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique constituent une condition indispensable à la refondation de la gouvernance universitaire. Un tel organe stratégique permettrait de structurer la régulation du secteur, de coordonner les acteurs publics et privés, de promouvoir l’assurance qualité et de valoriser la recherche scientifique comme levier central du développement économique, social et technologique.

L’article montre que l’efficacité de cette réforme dépendra de la capacité du Conseil à analyser de manière critique les dysfonctionnements existants, à identifier les défis émergents et à formuler des orientations stratégiques conduisant notamment à la mise en place d’une Agence nationale de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique ainsi qu’à la création d’un ministère dédié à l’enseignement supérieur et à la recherche. Dans cette perspective, le Conseil est appelé à jouer un rôle structurant et prospectif dans la modernisation, la cohérence et la légitimation du système universitaire haïtien.

Mots-clés : Gouvernance universitaire, enseignement supérieur, recherche scientifique, assurance qualité, politiques éducatives, Haïti.

 

1. Introduction

L’université, en tant qu’espace stratégique de production de savoirs, de formation des élites et de réflexion critique sur les politiques publiques, occupe une place centrale dans les trajectoires de développement des sociétés contemporaines. Elle constitue, selon de nombreux travaux, un levier fondamental de transformation économique, sociale, politique et institutionnelle (Altbach, Reisberg & Rumbley, 2019 ; Marginson, 2016 ; UNESCO, 2022). En Haïti cependant, l’institution universitaire traverse une crise profonde et persistante, qui l’empêche de jouer pleinement ce rôle structurant. Loin de s’imposer comme pilier du développement national, l’enseignement supérieur haïtien évolue dans un contexte marqué par l’instabilité politique, la faiblesse de l’État, l’insuffisance des politiques publiques et l’absence d’une gouvernance cohérente et orientée par l’intérêt général.

L’accomplissement de la mission universitaire — pourtant complexe et multidimensionnelle — ne saurait être envisagé sans une approche réaliste et systémique des problèmes structurels qui affectent le secteur. La littérature internationale souligne en effet que le développement d’un enseignement supérieur de qualité suppose l’existence de cadres institutionnels solides, de mécanismes de régulation efficaces, d’une planification stratégique à long terme et d’une gouvernance fondée sur la responsabilité, la transparence et l’assurance qualité (Altbach et al., 2019 ; OCDE, 2018). Or, en Haïti, le système universitaire évolue dans un désordre généralisé, révélateur d’un déficit profond de pilotage public.

L’État haïtien, en particulier, peine à assumer pleinement ses responsabilités régaliennes dans le domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Il délivre des accréditations souvent contestables, légalise des diplômes dont la valeur académique et professionnelle est discutable, investit insuffisamment dans les infrastructures universitaires modernes, dans la formation des cadres administratifs et académiques, ainsi que dans l’évaluation régulière des institutions et des programmes. Cette situation contribue à une perte de crédibilité du système universitaire et à une dévalorisation progressive des titres académiques sur le marché du travail national et international.

La Direction de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique (DESRS), pourtant appelée à jouer un rôle charnière entre l’État, les universités et la société, se trouve dans l’incapacité structurelle de remplir efficacement ses missions. Dépourvue de ressources humaines qualifiées, de moyens financiers suffisants et d’une réelle autonomie administrative, intellectuelle et scientifique, elle demeure largement dépendante des arbitrages politiques conjoncturels. Rattachée au ministère de l’Éducation nationale ou de l’Enseignement supérieur, selon les configurations institutionnelles successives, la DESRS fonctionne dans un cadre institutionnel instable, peu propice à la mise en œuvre de politiques publiques cohérentes et durables.

Par ailleurs, les décisions politiques relatives à l’enseignement supérieur sont rarement fondées sur des diagnostics rigoureux ou sur des données probantes. L’État fixe des cadres juridiques qu’il ne respecte pas toujours lui-même, laisse se multiplier les institutions d’enseignement supérieur sans mécanisme efficace de contrôle, et ne parvient ni à coordonner les acteurs du système, ni à assurer une articulation fonctionnelle entre formation, emploi, recherche scientifique et développement national. La recherche scientifique, pourtant reconnue comme moteur essentiel de l’innovation et de la compétitivité des nations (World Bank, 2020), demeure marginalisée et insuffisamment valorisée dans les priorités publiques.

Dans ce contexte, l’enseignement supérieur haïtien est traité comme un secteur périphérique, tandis que son expansion rapide, majoritairement portée par le secteur privé, s’opère en l’absence d’un dispositif national robuste de régulation et d’assurance qualité. Il en résulte un paysage institutionnel fragmenté, marqué par de fortes inégalités de qualité, une faible production scientifique, une précarité des conditions d’enseignement et une articulation limitée entre l’université et les besoins réels du développement économique et social du pays.

Face à ces dysfonctionnements structurels, cet article pose la question suivante : pourquoi la mise en place d’un Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique est-elle devenue indispensable à la gouvernance universitaire en Haïti ? L’objectif est de démontrer que l’absence d’un tel organe stratégique constitue l’un des principaux obstacles à la modernisation, à la cohérence et à la crédibilité du système universitaire haïtien, et que sa création représente une étape clé dans la refondation de l’État éducateur et du pilotage public de l’enseignement supérieur.

 

2. Cadre théorique : gouvernance universitaire et régulation de l’enseignement supérieur

La gouvernance universitaire constitue aujourd’hui un champ central d’analyse des politiques publiques de l’enseignement supérieur, particulièrement dans les contextes marqués par la fragilité institutionnelle et la faiblesse de l’État. Elle renvoie à l’ensemble des structures, règles, mécanismes décisionnels, processus de coordination et acteurs qui permettent d’orienter, de piloter, de réguler et d’évaluer le fonctionnement des universités et, plus largement, des systèmes nationaux d’enseignement supérieur. Selon Marginson et Considine (2000), la gouvernance universitaire désigne « l’ensemble des dispositifs par lesquels les universités sont dirigées, contrôlées et rendues responsables de leurs performances académiques, scientifiques et sociales ».

2.1. Définitions clés et fondements conceptuels

Dans la littérature internationale, la gouvernance universitaire repose sur un équilibre délicat entre trois principes fondamentaux : l’autonomie académique, la responsabilité publique et la coordination nationale. L’autonomie universitaire se définit comme la capacité des établissements à déterminer librement leurs orientations académiques, scientifiques, organisationnelles et financières, dans le respect des normes nationales et internationales (Altbach, Reisberg & Rumbley, 2019). Toutefois, cette autonomie ne saurait être dissociée d’une obligation de rendre compte à l’État et à la société, notamment en matière de qualité de l’enseignement, de pertinence sociale de la recherche et d’utilisation des ressources publiques.

La responsabilité publique (accountability) renvoie, quant à elle, aux mécanismes par lesquels les universités rendent compte de leurs résultats, de leurs performances et de leur impact sur le développement national. Pour l’OCDE (2018), un système d’enseignement supérieur efficace suppose des dispositifs clairs d’évaluation, d’assurance qualité et de transparence, capables de renforcer la confiance entre l’État, les institutions et les citoyens.

La régulation de l’enseignement supérieur désigne l’ensemble des instruments juridiques, institutionnels et techniques mis en place par les pouvoirs publics pour encadrer l’accès au statut universitaire, assurer la qualité des formations, contrôler la délivrance des diplômes et orienter le développement du système dans une perspective d’intérêt général (UNESCO, 2022). Elle constitue un pilier essentiel de la gouvernance, en particulier dans les contextes où l’expansion rapide du secteur privé risque d’accentuer les inégalités et la fragmentation du système.

2.2. Gouvernance universitaire et missions fondamentales de l’université

Dans sa conception classique, l’université remplit une triple mission : production de savoirs (recherche), transmission des connaissances (enseignement) et service à la société. Or, en Haïti, ces missions peinent à être pleinement assumées, en raison de faiblesses structurelles de gouvernance. Les administrations universitaires rencontrent de sérieuses difficultés à trouver un équilibre entre des principes pourtant essentiels : la liberté de recherche et d’enseignement, la participation des différentes composantes universitaires aux processus décisionnels, l’obligation de rendre des comptes à l’État et à la société, ainsi que la gestion rationnelle de ressources financières extrêmement limitées.

Les structures de gouvernance varient fortement d’une institution à l’autre, sans cadre national harmonisé. Le pilotage stratégique demeure largement déficient, la budgétisation responsable quasi inexistante, et l’allocation des ressources entre enseignement, recherche, vie étudiante et investissement s’effectue souvent sans critères transparents ni objectifs mesurables. Comme le souligne Clark (1998), un système universitaire performant suppose une capacité institutionnelle à articuler vision stratégique, gouvernance efficace et culture académique forte.

2.3. Défis contemporains et nécessité d’un nouveau modèle de gouvernance

Les universités haïtiennes font face à des défis majeurs qui entravent leur bon fonctionnement : déséquilibre des pouvoirs internes, faible professionnalisation de la gestion académique, rareté des financements, absence de dispositifs d’évaluation et d’assurance qualité, retard dans la transformation numérique, et inadéquation croissante entre les formations offertes et les attentes sociales et économiques. Ces enjeux, largement documentés dans la littérature internationale, exigent des modèles de gouvernance capables de concilier efficacité managériale et respect des valeurs académiques (De Boer, Enders & Schimank, 2007).

Les analyses empiriques disponibles convergent vers le constat d’un pilotage largement inefficace de l’écosystème universitaire haïtien, marqué par l’improvisation, la faiblesse des capacités institutionnelles et l’absence de vision stratégique à long terme. Dans ce contexte, la mise en place d’un nouveau modèle de gouvernance apparaît indispensable. Celui-ci devrait reposer sur un leadership académique fort, une capacité réelle de dialogue entre les acteurs, une gestion rigoureuse et transparente, ainsi qu’une compréhension approfondie des valeurs et des missions fondamentales de l’université.

Comme le souligne la Banque mondiale (2020), les pays qui parviennent à renforcer la gouvernance de leur enseignement supérieur disposent de systèmes plus stratégiques, plus compétitifs et mieux intégrés à leur environnement national et international. Pour Haïti, il s’agit donc de construire un modèle de gouvernance universitaire capable d’ouvrir le système sur le monde, sans sacrifier son rôle de production de savoirs critiques, de formation citoyenne et de contribution au développement national.

 

3. La place du Conseil dans l’architecture institutionnelle de l’enseignement supérieur

La création du Conseil de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique (CESRS) s’inscrit dans un contexte de refondation nécessaire du système universitaire haïtien, marqué par une crise prolongée de gouvernance, une fragmentation institutionnelle et une faiblesse structurelle des mécanismes de régulation. Face à ces dysfonctionnements, les décideurs politiques et éducatifs ont été amenés à envisager la mise en place d’un organe national capable d’assurer un pilotage stratégique global de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, au-delà des logiques sectorielles, institutionnelles ou conjoncturelles.

En tant qu’organe de pilotage stratégique, de régulation et d’orientation, le CESRS est appelé à occuper une position centrale dans l’architecture institutionnelle de l’enseignement supérieur en Haïti. Sa mission fondamentale consiste à penser le système universitaire dans son ensemble, à en assurer la cohérence, et à orienter son développement en fonction des priorités nationales, des exigences de qualité et des standards internationaux. À ce titre, le Conseil ne se substitue pas aux universités ni aux ministères de tutelle, mais agit comme une instance transversale de coordination, d’expertise et de prospective.

Sur le plan fonctionnel, le rôle du CESRS devrait notamment consister à :

·       élaborer les orientations nationales en matière d’enseignement supérieur et de recherche scientifique ;

·       définir les priorités nationales de recherche en lien avec les besoins du développement économique, social, technologique et institutionnel du pays ;

·       proposer une vision stratégique à moyen et long terme du système universitaire haïtien ;

·       fournir des avis techniques et scientifiques au gouvernement et aux ministères concernés;

·       participer à l’élaboration et à la révision des lois, décrets et politiques publiques relatifs à l’enseignement supérieur et à la recherche ;

·       contribuer à la définition des normes académiques nationales (programmes, diplômes, grades, référentiels de qualité) ;

·       évaluer les institutions d’enseignement supérieur, tant publiques que privées ;

·       évaluer les programmes de formation et les projets de recherche scientifique ;

·       promouvoir une culture de la qualité, de la performance institutionnelle et de la reddition de comptes.

Les analyses comparatives montrent que les pays disposant de conseils nationaux ou d’agences indépendantes de régulation parviennent plus efficacement à harmoniser les standards académiques, à garantir la qualité des formations, à renforcer la reconnaissance nationale et internationale des diplômes, et à orienter la recherche scientifique vers les priorités stratégiques de l’État (OCDE, 2020). Ces dispositifs jouent un rôle clé dans la stabilisation des systèmes universitaires, en particulier dans les contextes marqués par une forte croissance du secteur privé et des capacités institutionnelles limitées.

Dans le cas haïtien, la création du CESRS revêt une importance particulière dans un contexte de crise institutionnelle et d’absence de mécanismes communs de régulation. Le Conseil est ainsi appelé à préparer et à accompagner la mise en place de l’Agence nationale de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique (ANERSS), qui constituerait l’instrument opérationnel de l’assurance qualité et de l’évaluation du système. Sans une telle architecture institutionnelle, il sera difficile de freiner durablement la marchandisation de l’enseignement supérieur, la prolifération d’institutions de faible qualité et la marginalisation de la recherche scientifique, souvent réduite à une fonction secondaire dans les priorités publiques (Saint, 2009).

En définitive, la place du CESRS dans l’architecture institutionnelle haïtienne ne saurait être marginale ou symbolique. Elle doit s’inscrire dans une logique de renforcement de l’État stratège, de consolidation de la gouvernance universitaire et de reconstruction de la légitimité publique de l’enseignement supérieur comme bien commun et moteur du développement national.

 

4. Les défis contemporains de l’enseignement supérieur en Haïti

L’enseignement supérieur haïtien fait aujourd’hui face à une série de défis structurels majeurs qui compromettent sa capacité à remplir ses missions fondamentales de formation, de production de savoirs et de contribution au développement national. Ces défis s’articulent principalement autour de trois dimensions interdépendantes : l’expansion institutionnelle non régulée, la faiblesse structurelle de la recherche scientifique et un déficit chronique de gouvernance et d’assurance qualité.

4.1. Expansion institutionnelle et fragmentation du système

Le débat contemporain sur l’éducation en Haïti suscite de vives controverses au sein des milieux politiques, académiques et intellectuels. Un large consensus se dégage toutefois quant au constat des lacunes profondes du système éducatif, lequel ne figure pas parmi les priorités stratégiques de l’action publique. L’enseignement supérieur, en particulier, apparaît comme l’un des sous-secteurs les plus durement affecté par les crises socio-politiques récurrentes, au point que certains observateurs n’hésitent pas à parler d’une situation de quasi-faillite institutionnelle.

Les données institutionnelles disponibles indiquent une augmentation continue du nombre d’établissements d’enseignement supérieur (EES) au cours des dernières décennies, avec une prédominance marquée du secteur privé. Cette croissance quantitative, non accompagnée de mécanismes rigoureux d’accréditation et de contrôle, a conduit à une fragmentation accrue du système universitaire et à une forte hétérogénéité de la qualité des formations offertes. L’absence de standards académiques communs et de dispositifs nationaux d’assurance qualité rend le paysage universitaire peu lisible, tant pour les étudiants que pour les employeurs et les partenaires internationaux. Il en résulte une dilution de la valeur des diplômes et une perte progressive de crédibilité du système dans son ensemble.

4.2. Faiblesse structurelle de la recherche scientifique

La recherche scientifique demeure l’un des maillons les plus faibles de l’enseignement supérieur en Haïti. Le taux de diplomation reste faible, et les activités de recherche dans la majorité des institutions d’enseignement supérieur se situent à un stade embryonnaire, voire inexistant. La recherche est souvent perçue comme une activité secondaire, sans véritable ancrage institutionnel ni reconnaissance stratégique.

Plusieurs facteurs expliquent cette situation : insuffisance chronique des financements publics, absence d’une politique nationale cohérente de recherche et d’innovation, faiblesse des incitations institutionnelles, précarité des carrières académiques et manque d’infrastructures scientifiques adéquates. Selon l’UNESCO (2023), la part du produit intérieur brut consacrée à la recherche et développement (R&D) en Haïti demeure largement inférieure à la moyenne régionale, traduisant un désengagement structurel de l’État dans ce domaine stratégique.

Cette marginalisation de la recherche scientifique limite fortement la capacité des universités haïtiennes à produire des connaissances utiles à la résolution des problèmes sociaux, économiques et environnementaux du pays. Les rares travaux universitaires réalisés peinent à générer des retombées concrètes sur l’amélioration des conditions de vie des populations, dans une société marquée par une crise profonde des repères, un déficit de valeurs civiques et un affaiblissement du principe d’égalité des chances. L’université ne parvient ainsi ni à jouer pleinement son rôle de moteur de l’innovation, ni à contribuer à la reconstruction sociale et institutionnelle du pays.

4.3. Déficit de gouvernance et d’assurance qualité

Le système d’enseignement supérieur haïtien souffre également d’un déficit structurel de gouvernance et d’assurance qualité. Bien que la Direction de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique (DESRS) ait produit, au cours de la dernière décennie, plusieurs documents techniques importants (guide de procédures d’accréditation, politique nationale de l’enseignement supérieur, référentiels d’évaluation des institutions, directives pour la mise en place de laboratoires de recherche), ces instruments se sont révélés insuffisants pour permettre l’implantation effective de l’Agence nationale de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique (ANESRS), telle que prévue par le cadre légal.

L’absence d’un organe national fort de régulation empêche l’établissement de normes académiques communes, fragilise la reconnaissance internationale des diplômes et limite la mobilité académique des étudiants et des enseignants. Cette situation affecte directement la crédibilité globale du système universitaire haïtien. Par ailleurs, aucun gouvernement n’a véritablement renforcé la dynamique partenariale entre l’État, les universités, le secteur privé et la société civile dans la gestion de l’enseignement supérieur.

Historiquement, les tentatives de régulation ont souvent pris la forme de solutions transitoires. Le Rapport de la Commission Alexis-Vernet, par exemple, avait proposé trois régimes de fonctionnement — autorisation de fonctionnement, licence de fonctionnement et reconnaissance d’utilité publique — qui se sont avérés incapables de résoudre les problèmes à la racine. La création de la DESRS sous la tutelle du Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP), ainsi que le développement des Universités Publiques en Région (UPR), visaient à pallier certaines insuffisances, notamment la saturation de l’Université d’État d’Haïti (UEH). Toutefois, faute de ressources humaines qualifiées, de moyens financiers suffisants et d’une autonomie institutionnelle réelle, la DESRS n’a pas pu remplir efficacement sa mission de régulation, d’orientation et de modernisation du système.

Les objectifs stratégiques du Plan opérationnel 2010-2015 — réorganisation de la gouvernance, réforme de l’UEH, consolidation des UPR, soutien au secteur non public, développement de la recherche et intégration régionale — n’ont pas été atteints. La prolifération d’institutions d’enseignement supérieur de faible qualité, offrant des programmes déconnectés des réalités nationales, s’est poursuivie sans contrôle effectif.

Dans ce contexte, le rôle confié aujourd’hui au Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique apparaît d’une complexité majeure. La structure naissante est appelée à réviser, évaluer et capitaliser les acquis de la DESRS, à repenser les dispositifs d’accréditation, d’équivalence des diplômes, de partenariats public-privé et de procédures d’évaluation des institutions et des programmes. Il s’agit, en définitive, de jeter les bases d’un modèle de gouvernance universitaire solide, crédible et adapté aux réalités haïtiennes, capable de restaurer la légitimité de l’enseignement supérieur comme levier central du développement national.

 

5. Méthodologie

Le présent article adopte une approche méthodologique mixte, combinant des analyses quantitatives et qualitatives, afin de rendre compte de manière rigoureuse et nuancée des dynamiques contemporaines de l’enseignement supérieur en Haïti. Cette approche permet de croiser des données empiriques issues de sources institutionnelles et d’enquêtes de terrain avec des cadres théoriques relatifs à la gouvernance universitaire, à l’assurance qualité et au développement des systèmes d’enseignement supérieur dans les contextes de fragilité institutionnelle.

La présentation du cadre méthodologique vise à expliciter la conception de l’étude, les procédures de collecte et d’analyse des données, ainsi que la pertinence des choix méthodologiques au regard des objectifs de recherche.

5.1. Sources et données quantitatives

Les données quantitatives mobilisées dans cette recherche proviennent principalement de sources secondaires institutionnelles et statistiques, notamment :

·       les rapports et bases de données du Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP) et de la Direction de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique (DESRS) ;

·       les publications de l’UNESCO, de la Banque mondiale et d’organismes partenaires couvrant la période 1990–2024 ;

·       les données administratives issues des travaux antérieurs de la DESRS (2007–2022), relatives au nombre d’établissements d’enseignement supérieur (IES), aux effectifs étudiants, aux diplômes légalisés, aux programmes autorisés et aux dispositifs d’accréditation ;

·       les résultats des enquêtes institutionnelles conduites par la DESRS dans le cadre du Diagnostic, plan d’action et perspectives de l’enseignement supérieur en Haïti (Paul, 2023).

En raison de la rareté et de l’inaccessibilité des données systématisées pour la période antérieure aux années 2000, l’analyse quantitative s’est appuyée principalement sur la base de données constituée à partir de 2008, période correspondant à la première tentative structurée de mise en place d’un dispositif national de régulation de l’enseignement supérieur, avec l’appui de l’Entraide universitaire mondiale du Canada (EUMC) et de l’UNESCO.

Ces données ont permis d’analyser :

·       l’évolution du nombre d’IES publics et privés ;

·       la distribution géographique des institutions ;

·       la progression du nombre de diplômes de licence, de maîtrise et de doctorat légalisés ;

·       la capacité d’accueil des universités publiques, notamment de l’Université d’État d’Haïti (UEH) et des Universités Publiques en Région (UPR).

Les résultats révèlent une croissance rapide et largement non régulée du secteur, une prédominance marquée des institutions privées (78 % des universités reconnues en 2023) ainsi qu’un affaiblissement continu des capacités institutionnelles publiques, accentué par les crises politiques, économiques et sécuritaires.

5.2. Données qualitatives et enquêtes de terrain

Les données qualitatives ont été collectées à travers une combinaison d’analyse documentaire, d’entretiens semi-directifs et de focus groups. Elles ont été analysées à l’aide d’une approche qualitative intégrée, mobilisant l’analyse thématique, narrative et de contenu afin d’identifier les principaux thèmes émergents liés à la gouvernance, à la qualité académique et à la régulation institutionnelle.

Les sources qualitatives reposent sur :

·       une analyse documentaire approfondie des textes juridiques, rapports officiels, avant-projets de lois, plans stratégiques et recommandations de commissions nationales (Commission Alexis-Vernet, Groupe de travail sur l’éducation et la formation – GTEF, avant-projet de Loi-cadre sur l’enseignement supérieur) ;

·       une revue critique de la littérature scientifique nationale et internationale sur la gouvernance de l’enseignement supérieur, l’assurance qualité et les systèmes universitaires dans les pays en développement ;

·       l’exploitation de travaux de recherche institutionnels produits par Creutzer Mathurin et Yves Fausner Paul, fournissant une perspective interne sur les dynamiques et dysfonctionnements du système.

Des enquêtes qualitatives ont été menées sous forme :

·       d’entretiens exploratoires avec des recteurs, cadres administratifs et responsables académiques ;

·       de focus groups réunissant des gestionnaires d’IES, des enseignants et des décideurs institutionnels.

Ces échanges ont porté sur le fonctionnement des IES reconnues, leurs modes de gouvernance, leurs infrastructures, la qualification du personnel enseignant, les mécanismes d’autoévaluation et les relations institutionnelles avec l’État. Les perceptions recueillies convergent vers le diagnostic d’une crise systémique profonde, caractérisée par l’absence de pilotage stratégique, la faiblesse de la régulation publique et une perte de confiance généralisée envers l’action de l’État.

5.3. Approche analytique, cadre empirique et triangulation

La recherche adopte une approche mixte visant à fournir une compréhension globale des défis contemporains de l’enseignement supérieur en Haïti. Les outils de collecte et d’analyse ont permis de répondre aux questions de recherche avec un degré élevé de fiabilité, bien que certaines contraintes aient été rencontrées, notamment liées à la situation de crise sécuritaire, aux difficultés d’accès à certaines données et aux biais de sélection des acteurs interrogés.

Le cadre empirique de l’étude correspond aux contextes institutionnels dans lesquels les données ont été collectées et inclut :

·       les institutions d’enseignement supérieur étudiées ;

·       la population cible composée de cadres académiques, enseignants, étudiants et décideurs institutionnels au niveau du MENFP.

La triangulation des données quantitatives, qualitatives et documentaires a permis de renforcer la validité interne et externe des résultats.

5.4. Analyse institutionnelle et contexte de crise

L’analyse institutionnelle intègre les effets des chocs exogènes majeurs, notamment le séisme du 12 janvier 2010, qui a entraîné la destruction d’environ 80 % des infrastructures universitaires, la perte de nombreux enseignants et étudiants, ainsi qu’une désorganisation durable du fonctionnement des institutions. Ces événements ont été intégrés comme variables explicatives majeures de l’aggravation des vulnérabilités structurelles du secteur.

L’étude met également en évidence :

·       la prolifération d’IES non autorisées ou ne répondant pas aux normes minimales de fonctionnement ;

·       la concentration géographique de l’offre de formation dans la zone métropolitaine ;

·       la faiblesse du niveau de qualification du corps enseignant ;

·       l’absence de dispositifs effectifs d’autoévaluation et d’assurance qualité ;

·       la multiplication de programmes de maîtrise et de doctorat sans autorisation légale ;

·       les pratiques frauduleuses de délivrance et de commercialisation de diplômes.

Les données quantitatives ont été systématiquement mises en relation avec les données qualitatives et documentaires, permettant une triangulation des sources et un renforcement de la validité des résultats.

5.5. Limites méthodologiques

Cette recherche reconnaît plusieurs limites, notamment l’insuffisance de séries statistiques longues et continues, l’opacité de certaines données institutionnelles et la difficulté d’accès à des informations actualisées dans un contexte de crise prolongée. Toutefois, la combinaison de sources multiples, la mobilisation de données institutionnelles inédites et l’intégration de témoignages d’acteurs clés du système permettent de proposer une analyse robuste, contextualisée et scientifiquement fondée des défis contemporains de l’enseignement supérieur en Haïti.

 

6. Pourquoi un Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique est-il indispensable ?

La question de l’opportunité et de la nécessité d’un Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique (CNESRS) est centrale pour l’avenir du système universitaire haïtien et, plus largement, pour le développement national. L’enjeu fondamental n’est pas simplement institutionnel ou administratif : il est stratégique, politique et sociétal. Il s’agit d’identifier de manière rigoureuse les dysfonctionnements structurels du secteur et d’y apporter des réponses cohérentes, durables et adaptées aux réalités nationales.

Dans tous les systèmes d’enseignements supérieurs performants, un conseil national ou une instance équivalente joue le rôle de boussole intellectuelle et stratégique. Sans un tel organe, l’enseignement supérieur évolue à l’aveugle, au gré des intérêts particuliers, des rapports de force politiques et des logiques marchandes. Avec lui, en revanche, l’université devient un véritable levier de développement, de souveraineté cognitive et de transformation sociale.

Le CNESRS apparaît ainsi comme un garant de la cohérence globale du système. À ce titre, il est appelé à harmoniser les cursus, à endiguer le désordre institutionnel, à réorienter la gouvernance universitaire et à agir comme un instrument de modernisation. Il doit encourager la recherche appliquée, stimuler l’innovation scientifique et technologique, favoriser les partenariats entre universités, État et secteur productif, et contribuer à la valorisation des diplômes ainsi qu’à leur reconnaissance régionale et internationale. En ce sens, il participe directement à l’amélioration de la crédibilité académique d’Haïti sur la scène internationale.

Au-delà de ces fonctions techniques, le CNESRS constitue un instrument de souveraineté intellectuelle. Il permet à l’État de reprendre une capacité d’orientation stratégique dans la production des savoirs, de promouvoir la formation de cadres hautement qualifiés, de soutenir le développement durable et d’ancrer la recherche scientifique dans les réalités sociales, économiques et culturelles du pays. En favorisant la production de connaissances endogènes, il contribue à réduire la dépendance structurelle aux modèles importés et à renforcer l’autonomie intellectuelle nationale.

Pour être réellement efficace, un CNESRS doit agir comme un outil de régulation et de cohérence systémique, capable de structurer l’ensemble du secteur autour de normes communes tout en respectant l’autonomie académique des institutions. Son rôle est déterminant dans les processus d’accréditation, d’évaluation et d’harmonisation des programmes, dans la définition des priorités nationales de recherche et dans la coordination des financements. Il contribue ainsi à renforcer la capacité du pays à produire des savoirs utiles au développement économique, social et institutionnel.

Les enjeux de son efficacité reposent toutefois sur plusieurs conditions essentielles : son indépendance relative vis-à-vis des contingences politiques immédiates, la qualité et la légitimité de sa composition (universitaires reconnus, chercheurs, experts, représentants socio-économiques), la disponibilité de moyens techniques et financiers adéquats, ainsi que son fonctionnement fondé sur des données fiables, des évaluations rigoureuses et des recherches solides.

Le cas d’Haïti est particulièrement préoccupant en raison de la profondeur et de la durée de la crise de l’enseignement supérieur observée au cours des dernières décennies. Dans de nombreux pays en développement, les expériences comparées montrent que la consolidation de la gouvernance universitaire constitue une condition préalable à toute réforme durable du secteur (World Bank, 2020). Dans ce contexte, la création d’un CNESRS en Haïti ne saurait être perçue comme une simple réforme administrative, mais bien comme un choix politique structurant, porteur d’une vision à long terme.

Face aux défis contemporains de l’enseignement supérieur haïtien, l’instauration d’un Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique apparaît donc non seulement pertinente, mais indispensable. Sans un tel organe, la gouvernance universitaire restera fragmentée, peu efficace et vulnérable aux dérives. Avec lui, l’université haïtienne peut redevenir un acteur central du développement national, de la production de savoirs et de la refondation de l’État.

Toutefois, les contraintes majeures liées à l’instabilité politique, à l’insécurité, à la faiblesse et à la mauvaise gestion des ressources publiques, à la vulnérabilité institutionnelle et à la fuite des cerveaux imposent au CNESRS l’élaboration d’un plan d’action structuré, réaliste et progressif. Celui-ci doit reposer sur une vision claire des principes directeurs et des axes stratégiques prioritaires, incluant notamment :

·       l’adoption d’un cadre légal de fonctionnement ;

·       la mise en place d’un système de gouvernance participative ;

·       la création d’un secrétariat technique permanent ;

·       l’élaboration d’un référentiel national de qualité ;

·       l’instauration d’un nouveau système d’accréditation ;

·       la structuration d’un dispositif d’orientation stratégique de la recherche scientifique ;

·       la création d’un fonds compétitif de recherche et de promotion de l’excellence ;

·       la cartographie de l’offre universitaire nationale ;

·       l’élaboration d’un cadre national de financement de l’enseignement supérieur et de la recherche ;

·       la mise en place d’une plateforme nationale de l’enseignement supérieur ;

·       l’instauration d’un dispositif de suivi-évaluation.

Un tel chantier exige de la part des membres du CNESRS une approche pragmatique, un haut niveau de compréhension des problèmes du secteur, un dialogue constant avec les cadres de la DESRS, de l’UEH, de l’ONAPE, anciens et actuels, ainsi qu’une coordination étroite avec les instances de financement et les hautes autorités de l’État. Il suppose également un leadership éclairé, inclusif et transparent, mobilisant les ressources humaines qualifiées du pays et de la diaspora.

La société haïtienne, longtemps prisonnière de savoirs obsolètes et victime du clientélisme politique, exprime une lassitude croissante face aux pratiques routinières de gouvernance universitaire qui entravent la régulation, la normalisation et l’application des standards internationaux. Il est désormais impératif que l’université devienne en Haïti le principal pilier du développement économique, social et politique, et le lieu par excellence de production du savoir.

Cependant, une telle ambition ne peut se réaliser sans une refondation profonde du système et sans réponses claires aux questions cardinales relatives à la finalité de l’université, à son rôle social, à l’adéquation des curricula, à l’insertion professionnelle des diplômés, à la relation université–entreprise, à la professionnalisation des filières, à la gouvernance financière et à la qualité de la formation.

Autant de questions structurantes que les membres du CNESRS doivent impérativement examiner avant même de produire les documents d’implantation de l’Agence nationale de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. L’urgence est réelle, mais la précipitation serait contre-productive. Il en va de la capacité du système universitaire haïtien à se redresser et, au-delà, de l’avenir même de la société haïtienne.

 

Conclusion générale

La réflexion menée dans cet article met en évidence le caractère fondamentalement stratégique de la création d’un Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique (CNESRS) pour l’avenir d’Haïti. Plus qu’une innovation institutionnelle, le CNESRS apparaît comme une réponse structurelle à la crise multidimensionnelle qui affecte durablement le système universitaire haïtien. Son rôle ne se limite pas à la régulation administrative ; il s’inscrit dans une logique de refondation de la gouvernance académique, de réorientation des politiques publiques et de reconstruction de la capacité de l’État à piloter le développement par le savoir.

Dans les systèmes d’enseignement supérieur comparables, l’existence d’une instance nationale de coordination et d’orientation stratégique constitue un facteur déterminant de cohérence, de qualité et de performance. Comme le souligne l’UNESCO, « une gouvernance efficace de l’enseignement supérieur repose sur des mécanismes clairs de régulation, d’assurance qualité et de coordination entre les acteurs publics et privés » (UNESCO, 2017). En l’absence d’un tel dispositif, les systèmes universitaires tendent à se fragmenter, à se marchandiser et à s’éloigner de leurs missions fondamentales de formation, de recherche et de service à la société.

Dans le contexte haïtien, marqué par l’expansion incontrôlée des établissements d’enseignement supérieur, la faiblesse de la recherche scientifique, l’inadéquation des programmes et l’érosion de l’autorité publique, le CNESRS est appelé à jouer un rôle de boussole intellectuelle. Il doit garantir la cohérence du système, harmoniser les cursus, encadrer l’accréditation et l’évaluation des institutions et des programmes, tout en respectant l’autonomie académique. À ce titre, il constitue à la fois un instrument de régulation, un levier de modernisation et un outil de crédibilisation internationale de l’université haïtienne.

Au-delà de ses fonctions techniques, le CNESRS revêt une dimension hautement politique et symbolique. Il incarne une volonté de reconquête de la souveraineté intellectuelle, en favorisant la production de savoirs endogènes, en alignant la recherche scientifique sur les priorités nationales et en réduisant la dépendance aux modèles exogènes. Comme le rappelle Altbach, « les universités jouent un rôle central dans la construction de la capacité nationale de connaissance, condition essentielle du développement durable et de l’autonomie des États » (Altbach, 2015). Dans cette perspective, le CNESRS devient un acteur clé de la transformation sociale, économique et institutionnelle.

Toutefois, l’efficacité réelle du Conseil dépendra de conditions strictes : son indépendance relative vis-à-vis des contingences politiques, la compétence et la légitimité de ses membres, la disponibilité de ressources financières et techniques adéquates, ainsi que son fonctionnement fondé sur des données fiables, des évaluations rigoureuses et une vision stratégique à long terme. Les expériences internationales montrent que la consolidation de la gouvernance universitaire constitue une condition préalable à toute réforme durable de l’enseignement supérieur dans les pays en développement (World Bank, 2020).

Dans un contexte national marqué par l’instabilité politique, l’insécurité, la fragilité institutionnelle et la fuite massive des compétences, la mise en place du CNESRS ne saurait être perçue comme une panacée. Elle doit s’inscrire dans un plan d’action progressif et réaliste, articulé autour d’un cadre légal clair, d’un système d’assurance qualité crédible, d’un dispositif national d’orientation de la recherche, d’un financement structuré et d’un mécanisme de suivi-évaluation. Ce chantier exige un leadership éclairé, inclusif et transparent, ainsi qu’un dialogue constant avec les acteurs du secteur, y compris la diaspora académique.

En définitive, la création du CNESRS pose une question fondamentale : quelle université pour quelle société haïtienne ? Répondre à cette interrogation implique de repenser la finalité de l’enseignement supérieur, son rôle dans la formation des citoyens, son lien avec le monde du travail et sa contribution à la refondation de l’État. L’urgence est réelle, mais la précipitation serait contre-productive. Il s’agit de sauver un système en péril et, au-delà, de préserver l’avenir intellectuel, social et politique d’Haïti.

Références

Altbach, P. G. (2015). Global perspectives on higher education. Johns Hopkins University Press.

Altbach, P. G., Reisberg, L., & Rumbley, L. E. (2019). Trends in global higher education: Tracking an academic revolution. UNESCO.

Clark, B. R. (1998). Creating entrepreneurial universities: Organizational pathways of transformation. Pergamon.

De Boer, H., Enders, J., & Schimank, U. (2007). On the way towards new public management? The governance of university systems in England, the Netherlands, Austria, and Germany. In D. Jansen (Ed.), New forms of governance in research organizations (pp. 137–152). Springer.

Marginson, S. (2016). Higher education and the common good. Melbourne University Press.

Marginson, S., & Considine, M. (2000). The enterprise university: Power, governance and reinvention in Australia. Cambridge University Press.

OCDE. (2018). Rethinking quality assurance for higher education. OECD Publishing.

OCDE. (2020). Strengthening the governance of higher education systems. OECD Publishing.

OECD. (2020). Higher education governance: Policy perspectives. OECD Publishing.

Paul, Y. F. (2023). L’enseignement supérieur en Haïti : Diagnostic, plan d’action et perspectives. Imprimerie Média-Texte Haïti.

Saint, W. (2009). Guiding universities: Governance and management arrangements around the globe. World Bank.

UNESCO. (2017). Governance and quality assurance in higher education. UNESCO.

UNESCO. (2022). Reimagining our futures together: A new social contract for education. UNESCO Publishing.

UNESCO. (2023). Science, technology and innovation indicators. UNESCO Institute for Statistics.

World Bank. (2020a). Improving tertiary education governance and financing in developing countries. World Bank.

World Bank. (2020b). Tertiary education and development in fragile states. World Bank Publications.

World Bank. (2020c). World development report 2020: Trading for development in the age of global value chains. World Bank.

paul-2026-gouverner-luniversite-en-haiti-ess-infosnation-007.pdf

 

1 COMMENTAIRE

Les commentaires sont fermés.