L’économiste Thomas Lalime
Port-au-Prince, le 7 avril 2026.- Dans une analyse publiée ce lundi 6 avril dans Le Nouvelliste, l’économiste Thomas Lalime s’appuie sur un travail de la Banque de la République d’Haïti (BRH) pour proposer une lecture approfondie de l’inflation en Haïti. Loin des explications classiques centrées sur la monnaie ou les chocs externes, il met en évidence le rôle structurant de l’instabilité politique dans la dynamique des prix, dans un contexte marqué par la récession, l’insécurité et la fragilité institutionnelle.
Une inflation durable dans une économie en déséquilibre
L’article souligne que l’inflation en Haïti s’inscrit dans une trajectoire longue de hausse généralisée des prix, affectant profondément les ménages et les agents économiques. Les données de l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI) montrent que l’indice des prix à la consommation (base 100 en 2017-2018) est passé de 580,9 en janvier à 585,7 en février 2026, soit une progression mensuelle de 0,8 %, avec une inflation annuelle de 22,1 %, contre 23,5 % en janvier.
Quelques mois plus tôt, en septembre 2025, ce taux atteignait encore 31,9 %, traduisant l’ampleur du phénomène. Cette inflation persistante intervient pourtant dans un contexte de récession économique continue depuis 2018, révélant une situation de stagflation où la hausse des prix coexiste avec une contraction de l’activité économique.
L’instabilité politique comme facteur central et structurant
En s’appuyant sur le “Working Paper” de la Banque de la République d’Haïti, élaboré par Kensley Blaise et Jean Marie Cayemitte, Thomas Lalime met en lumière une conclusion majeure : l’instabilité politique constitue le principal déterminant de l’inflation en Haïti. À travers une approche fondée sur des « chocs narratifs », l’étude démontre que ce facteur est le seul à produire un effet statistiquement significatif sur les prix, tant pour les biens importés que pour les biens produits localement.
Les crises politiques répétées, les épisodes de paralysie du pays (« Peyi Lock »), l’absence d’élections depuis plusieurs années et l’assassinat du président Jovenel Moïse ont contribué à désorganiser les circuits de production et de distribution, tout en dégradant les anticipations des agents économiques.
Des facteurs économiques secondaires dans un contexte amplifié
Si l’étude reconnaît l’existence d’autres facteurs, tels que les chocs fiscaux et les tensions sur le marché du travail, leur impact demeure relativement limité comparé à celui de l’instabilité politique. Le choc fiscal affecte principalement les prix des biens importés, tandis que les dynamiques du marché du travail peuvent alimenter une spirale prix-salaires dans certains secteurs.
À ces éléments internes s’ajoutent des facteurs externes, notamment la hausse des prix internationaux des produits alimentaires et pétroliers, la dépréciation de la gourde, ainsi que la réduction des transferts de la diaspora et de l’aide internationale durant certaines périodes. Toutefois, dans la lecture proposée, ces facteurs agissent surtout comme des amplificateurs d’un déséquilibre plus profond, enraciné dans la crise politique et institutionnelle.
À travers cette analyse, Thomas Lalime met en évidence une réalité essentielle : en Haïti, l’inflation ne peut être réduite à une simple question économique. Elle apparaît comme le reflet direct d’une crise de gouvernance où l’instabilité politique façonne durablement les équilibres économiques. Dès lors, toute politique visant à stabiliser les prix devra dépasser les instruments monétaires traditionnels pour s’attaquer aux fondements mêmes du système politique. Sans cette transformation, la hausse des prix continuera de traduire, bien au-delà des chiffres, le désordre structurel d’un État en quête de stabilité.
R. J.
